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Brun : l’enquête qui démonte le mythe métis à la française

Lecture éditoriale de Derrière le mythe métis, l’enquête sociologique 2024 qui change la conversation sur les couples mixtes et leurs enfants en France.

11 min de lecture Catégorie : Penser Mot-clé : couples mixtes France enfants métis Avril 2026

Quand Derrière le mythe métis est sorti en février 2024, plusieurs choses se sont produites en même temps. Le livre a été chaudement accueilli par les médias spécialisés (Le Monde diplomatique, La Vie des idées, AOC). Il a fait l’objet de longues recensions universitaires. Et il a, presque immédiatement, mis mal à l’aise certaines personnes — y compris dans nos cercles, y compris parmi les militants associatifs du métissage. Pourquoi ? Parce que Brun pose une question qui dérange : et si tout ce qu’on raconte sur le métissage en France était plus une consolation qu’un constat ?

Pour CAP Métissage, ce livre est important. Pas parce qu’il invaliderait notre travail : au contraire, il le précise. Mais parce qu’il nous oblige à nuancer. À ne pas répéter sans précaution les discours qui célèbrent le métissage comme s’il était, en France, une évidence vécue dans la sérénité. Cet article propose une lecture éditoriale en quatre temps.

1. Le mythe à démonter : black-blanc-beur et ses suites

Le point de départ de Brun est connu de toutes celles et ceux qui ont vécu la France des années 1990. 1998, France championne du monde, équipe black-blanc-beur, drapeau qui flotte sur les Champs-Élysées. Un récit national se met en place : la France est métisse, la France est diverse, la France a réussi, par sa République, ce que les autres pays peinent à faire — l’intégration de toutes ses composantes dans un seul corps national.

Brun montre, sources à l’appui, que ce récit est une construction. Pas un mensonge total — il y a, dans la France d’aujourd’hui, beaucoup de réalité métissée — mais une simplification qui efface ce qu’elle ne veut pas voir. Et ce qu’elle ne veut pas voir, c’est que la racialisation continue d’opérer, en France, malgré le discours d’aveuglement à la couleur. Les gens vivent leur métissage ; mais ils le vivent dans une société qui n’est pas du tout « color-blind ».

2. L’enquête : 38 entretiens, ce que les gens disent vraiment

La force du livre, c’est sa méthode. Brun ne fait pas de la théorie : elle conduit 38 entretiens semi-directifs, longs, patients. 20 couples mixtes — où l’un des parents est blanc, l’autre racisé. 18 jeunes adultes (17 ans et plus) issus de tels couples. Les entretiens durent, en moyenne, deux heures. Brun les transcrit, les recoupe, les analyse.

Ce qui ressort est précis. Les couples mixtes font, dès le début, mille négociations qu’on ne voit pas. Quel prénom donner à l’enfant ? Le prénom ambigu — « Sami », « Léa », « Théo », « Inès » — est statistiquement choisi pour sa polyvalence : assez familier pour le côté blanc, assez ouvert pour le côté racisé, capable de passer dans les deux univers familiaux. Cette stratégie n’est pas une coïncidence : c’est un travail conscient. Quelle langue transmettre ? Avec quelle insistance ? Quels rituels familiaux conserver ? Quel pays visiter en vacances, à quelle fréquence ? Toutes ces questions, qui ont l’air anodines, sont des micro-décisions identitaires.

Et les enfants ? Ils savent.

Le résultat le plus frappant de l’enquête, c’est ce que disent les enfants devenus adultes. Ils ont, dès très jeunes, une compréhension fine de leur situation raciale. Ils savent que leur peau est lue d’une certaine manière. Ils savent que les questions qu’on leur pose ne sont pas neutres. Ils savent qu’ils sont tantôt l’un, tantôt l’autre, selon le contexte. Brun montre, à travers leurs récits, que la prétendue « cécité » française à la couleur n’est pas vécue comme telle par celles et ceux qui en sont les premiers concernés. Pour eux, la couleur est en permanence présente, même quand on prétend l’avoir oubliée.

Cette donnée a une portée énorme. Elle invalide une grande partie du récit officiel de l’intégration française. Elle ne dit pas que la France est plus raciste que d’autres pays : elle dit que la France est aveugle à son propre racisme, et que cette cécité fait souffrir, en silence, ceux qui voient ce que les autres ne veulent pas voir.

3. L’héritage colonial : pourquoi c’est encore là

Brun ne se contente pas de décrire : elle remonte aux causes. Et elle le fait en mobilisant l’histoire coloniale française avec précision. Elle rappelle que, dans l’histoire de la France, le métissage n’a jamais été spontanément célébré — il a longtemps été encadré par des dispositifs juridiques précis. Elle cite par exemple les règlements de Saint-Domingue de 1779, qui interdisaient aux non-Blancs de porter certains vêtements : une manière, parmi d’autres, d’instaurer une frontière visible là où la frontière biologique n’existait pas.

Ce détour historique permet à Brun de montrer que les difficultés contemporaines des couples mixtes et de leurs enfants ne sont pas des survivances accidentelles. Elles sont l’héritage actif d’un système qui, pendant des siècles, a travaillé à maintenir les races comme catégories sociales. Le système juridique de l’apartheid a été démonté ; le système des représentations, des préjugés, des grilles de lecture a été plus difficile à déconstruire. C’est dans cet écart — entre le droit qui est neutre et la société qui ne l’est pas — que vivent aujourd’hui les enfants des couples mixtes.

4. Une critique : le risque du cadre américain

Le livre a été quelques fois critiqué — pas sur sa rigueur, qui est saluée — mais sur une zone aveugle. Brun a fait sa formation en partie aux États-Unis et mobilise abondamment les critical race theories américaines. Cela donne à son livre une cohérence théorique forte, mais cela peut aussi conduire à plaquer, sur la situation française, des grilles de lecture forgées dans un contexte historique très différent.

Plusieurs recensions ont noté que la France n’est pas l’Amérique. Le rapport au mariage interracial, les politiques d’intégration, l’histoire de l’immigration, les statistiques ethniques ne fonctionnent pas de la même manière. Et certaines des conclusions de Brun, qui semblent évidentes côté américain, sont plus discutables côté français. Le livre est puissant ; mais il faut le lire avec ce filtre.

Pour CAP Métissage, cette nuance compte. Notre travail se passe en France, dans un contexte précis, avec une histoire précise. Nous mobilisons Brun, mais nous ne la suivons pas mécaniquement : nous prenons ce qui s’applique et nous gardons en tête ce qui doit être ajusté.

Couverture de Derrière le mythe métis

Derrière le mythe métis — Solène Brun

La Découverte · février 2024 · 336 p. · Premier livre grand public de l’autrice. Disponible en grand format, à paraître en poche.

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À lire aussi dans la bibliothèque CAP

Pour le cadre théorique que Brun mobilise : La Mémoire enchaînée et Monstres et métis de Françoise Vergès. Pour le contrepoint plus apaisé : Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf.

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