Nouveau CAP Métissage ouvre une antenne à Angers. En savoir plus
Logo CAP Métissage
Rituels

Le 10 mai, la mémoire ne se commémore pas, elle se transmet

TG
CAP Pipeline
Présidente CAP Métissage
9 min de lecture
Le 10 mai, la mémoire ne se commémore pas, elle se transmet
Rituels
Chaque 10 mai depuis 2006, la France commémore les mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions. CAP Métissage propose une lecture lucide de ce rendez-vous fondateur, vingt-cinq ans après la loi Taubira de 2001.

Chapô

Chaque 10 mai depuis 2006, la France commémore les mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. La date n’est pas tombée du ciel : elle prolonge la loi Taubira du 21 mai 2001, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Vingt-cinq ans après ce texte fondateur, la commémoration reste fragile, parfois lisse, souvent absente des écoles hors outre-mer. CAP Métissage propose une lecture lucide de ce rendez-vous : ce que la loi a inscrit, ce que la transmission demande, ce qu’un parent peut faire concrètement cette semaine pour qu’une date ne se vide pas de sa substance.

Introduction

Quand Mireille, enseignante en cycle 3 à Pointe-à-Pitre, prépare la séance du 10 mai avec sa classe, elle prévient toujours : ici, le 10 mai n’est pas la fin de l’histoire, c’est juste le début. Sa phrase dit quelque chose que beaucoup d’enseignant·e·s de l’Hexagone ressentent sans toujours le formuler : la date nationale, fixée par décret en 2006, reste un seuil que peu d’écoles franchissent. Inscrite dans la loi par Christiane Taubira en 2001, la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité a vingt-cinq ans. Cet article lit ce rendez-vous avec les outils CAP Métissage : tenir la mémoire lucide sans la figer en monument, ouvrir la transmission sans la diluer.

Ce que la loi Taubira de 2001 a inscrit dans le droit français

La loi n° 2001-434 du 21 mai 2001, dite loi Taubira du nom de la députée guyanaise Christiane Taubira qui l’a portée, tient en quatre articles courts. L’article premier dit l’essentiel : la République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien, d’une part, et l’esclavage, d’autre part, perpétrés à partir du quinzième siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe, contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, constituent un crime contre l’humanité.

Cette formulation n’est pas anodine. Elle place la traite et l’esclavage dans la même catégorie juridique que la Shoah ou le génocide arménien, en les désignant comme imprescriptibles dans la mémoire collective. Le texte intégral est consultable sur Légifrance. Christiane Taubira, lors de son discours à l’Assemblée nationale le 18 février 1999, posait déjà la pierre angulaire : il ne s’agit pas de demander réparation, il s’agit de demander reconnaissance. La loi obtient finalement le vote à l’unanimité du Parlement le 10 mai 2001, puis la promulgation le 21 mai. Cette double date, peu connue, explique pourquoi le 10 mai a été retenu cinq ans plus tard pour la commémoration nationale.

Le 10 mai, fixé en 2006, encore mal connu hors de l’outre-mer

Le décret n° 2006-388 du 31 mars 2006 fixe la date au 10 mai pour la France hexagonale. La première cérémonie nationale a lieu cette année-là au Jardin du Luxembourg, devant le monument du sénateur Victor Schœlcher. Depuis, la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage, présidée jusqu’en 2023 par Jean-Marc Ayrault, coordonne une programmation annuelle qui mêle cérémonies officielles, ateliers pédagogiques, expositions itinérantes. Le site memoire-esclavage.org centralise la programmation 2026, accessible avant le dimanche.

Pour autant, la date reste largement absente du calendrier scolaire effectif hors des académies ultramarines. Le rapport 2024 du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage notait que moins d’une école primaire sur cinq dans l’Hexagone organise une activité spécifique au 10 mai. Yacine, parent d’élève à Saint-Denis, le formule autrement : à l’école de ma fille, on a fait la chasse aux œufs, on a fait Halloween, mais le 10 mai personne ne sait que c’est cette semaine. Sa remarque condense un écart pédagogique que les parents et les enseignant·e·s remontent régulièrement aux Metis Talks de CAP Métissage. Là où la Guadeloupe (27 mai) et la Martinique (22 mai) déploient des programmations denses, l’Hexagone hésite encore à intégrer la date dans la trame des apprentissages.

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1955

Comment lire la mémoire sans la figer ni l’instrumentaliser

Patrick Chamoiseau, dans plusieurs de ses essais publiés chez Gallimard, met en garde contre une mémoire qui se contenterait d’être monumentale. La mémoire vivante, écrit-il en substance, n’est pas une statue, c’est une circulation. Édouard Glissant prolonge cette intuition dans sa Poétique de la Relation : la créolisation refuse autant l’oubli que la fixation, elle propose un rapport à la mémoire qui tient ensemble la lucidité historique et la capacité à inventer.

Pap Ndiaye, dans La Condition noire publiée chez Calmann-Lévy en 2008 et toujours rééditée en Folio, montre comment la mémoire de l’esclavage a longtemps été tenue à l’écart du récit national français. Son analyse éclaire un piège que CAP Métissage retient : commémorer sans transmettre, c’est risquer de figer la mémoire en simple geste protocolaire. Inversement, instrumentaliser la mémoire pour fabriquer une supposée identité conflictuelle, c’est trahir ce que la loi de 2001 a précisément voulu éviter, à savoir installer une reconnaissance partagée, pas une scission.

La leçon tient en une ligne : le 10 mai gagne quand il tisse, perd quand il sépare. Mireille, l’enseignante de Pointe-à-Pitre citée plus haut, le résume autrement à la fin de chacune de ses séances : on ne commémore pas pour se souvenir contre quelqu’un, on commémore pour comprendre avec tout le monde.

Ce que CAP Métissage retient et propose pour cette année

Pour le 10 mai 2026, trois gestes simples peuvent transformer la commémoration en transmission concrète. Premier geste : lire à voix haute, en famille ou en classe, le premier article de la loi de 2001. Le texte est court, dense, accessible. Deuxième geste : visiter, même virtuellement, le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre, dont la programmation de mai 2026 articule le 10 mai et le 27 mai. Troisième geste : préparer une question concrète à poser lors du prochain atelier Metis Talk, où la mémoire de l’esclavage croisera la transmission familiale.

Ces gestes ne remplacent pas une politique publique de pédagogie mémorielle. Ils permettent en revanche que la date ne disparaisse pas dans le bruit du calendrier. Comme le rappelle souvent CAP Métissage, le métissage ne s’oppose ni à la mémoire ni à la lucidité historique. Il les présuppose, et les prolonge.

FAQ

Pourquoi le 10 mai et pas une autre date pour la France hexagonale ?

Le 10 mai 2001 est la date à laquelle le Parlement français a adopté à l’unanimité la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Le décret du 31 mars 2006 a fixé cette date comme journée nationale en mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, distincte des dates ultramarines (22 mai en Martinique, 27 mai en Guadeloupe).

Que dit exactement la loi Taubira de 2001 ?

La loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 reconnaît la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage colonial comme crime contre l’humanité. Elle prévoit aussi l’inscription de cet enseignement dans les programmes scolaires et les programmes de recherche, et la création d’un comité national consultatif sur la mémoire et l’histoire de l’esclavage.

Comment expliquer le 10 mai à un enfant ?

Avec des mots simples et précis : l’esclavage a existé pendant plusieurs siècles, des femmes et des hommes ont été déportés et privés de liberté, la France a participé à ce système puis l’a aboli, et la République reconnaît aujourd’hui que c’était un crime. Le 10 mai, c’est le jour où on s’en souvient ensemble, pour que cela ne se reproduise pas.

Quels lieux visiter pour comprendre cette mémoire ?

Le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe, le Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes, le Musée d’histoire de Nantes au château des ducs de Bretagne, et le Musée de l’histoire de l’immigration à Paris (Palais de la Porte Dorée) pour les ramifications contemporaines de cette histoire.

Quelle différence entre 10 mai, 22 mai et 27 mai ?

Le 10 mai est la date nationale française, depuis 2006. Le 22 mai correspond à l’abolition effective de l’esclavage en Martinique en 1848. Le 27 mai correspond à la même abolition appliquée en Guadeloupe la même année. Ces trois dates sont complémentaires et racontent ensemble l’histoire de l’abolition dans son épaisseur géographique réelle.

Pour aller plus loin

La loi n° 2001-434 du 21 mai 2001, présentée par Vie-publique.fr reste le texte fondateur à lire en priorité. La Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage publie chaque année la programmation officielle du 10 mai. Le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre propose ressources pédagogiques, expositions et programmations en ligne. Pour la pensée, Aimé Césaire et son Discours sur le colonialisme aux éditions Présence Africaine, et Patrick Chamoiseau aux éditions Gallimard restent les voix les plus denses pour articuler mémoire et créolisation.

Cette mémoire traverse aussi les rendez-vous qui rythment notre calendrier d’événements CAP Métissage, elle prolonge nos actions et projets associatifs, et elle se tisse avec l’hommage rendu à Maryse Condé en avril 2024, voix guadeloupéenne majeure pour penser l’héritage caribéen.

Rejoindre le prochain Metis Talk

Le prochain Metis Talk de CAP Métissage articulera mémoire de l’esclavage et expériences métisses contemporaines. Découvrez le programme via la page événements CAP Métissage, et explorez les ressources et guides parentalité pour préparer la transmission en famille. Comme le rappelle Tania Gombert, présidente de CAP Méti

Le 10 mai, la mémoire ne se commémore pas, elle se transmet
Partager cet article
TG
À propos de l'auteure

CAP Pipeline

Présidente de CAP Métissage. Engagée pour que les récits pluriels trouvent leur place dans le débat public, les arts et l'éducation. Écrit, porte des projets, fait tenir les maillons entre les Voix et leurs publics.

taniagombert.com · Tous ses articles
Rester en lien

Ne rien manquer des prochaines projections, talks et publications.

Une lettre par mois. Ni plus, ni moins. Les projections à venir, les nouvelles Voix, les coulisses des partenariats artistiques.

Adhérer · 20 € / an ou faire un don