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Métis·ses : le livre photo qui a inventé la visibilité métisse française

Lecture éditoriale du livre de Lætitia Duarte et Sandrine Pereira, préfacé par Françoise Vergès — un objet rare, fondateur, encore méconnu.

9 min de lecture Catégorie : Célébrer Mot-clé : être métis France témoignages Avril 2026

Avant les comptes Instagram dédiés au métissage. Avant les podcasts (le nôtre, Mes Tissages, et tous les autres). Avant que les médias grand public ne s’intéressent vraiment à la question. Il y avait Métis·ses. Un livre auto-édité, sorti en 2010, fait à quatre mains par une journaliste et une photographe — et déjà dans le titre, ce point médian qui n’était pas encore d’usage courant, ce « · » qui dit l’inclusion bien avant que le débat n’éclate dans la presse.

Quinze ans après sa parution, ce livre reste rare, parfois difficile à trouver, et pourtant il a fait quelque chose de précieux pour la pensée du métissage en France : il a montré des visages. Cet article propose une lecture éditoriale en trois temps — la démarche, la matière, la postérité.

1. La démarche : rendre visible ce qui était dilué

En 2010, la conversation publique française sur le métissage est singulière. Elle existe, mais elle est traitée presque toujours par la sociologie, les essais, les statistiques : des chiffres sur les couples mixtes, des analyses sur les enfants de l’immigration, des débats abstraits sur l’identité française. Ce qui manque, ce sont les personnes. Pas comme des cas d’étude, pas comme des données — mais comme des visages, des voix, des corps.

C’est précisément ce que Duarte et Pereira viennent combler. Le projet est simple en apparence : aller à la rencontre de personnes métisses françaises, de tous âges, de tous milieux, de toutes origines, et leur demander de raconter — en mots et en images — ce que le métissage signifie pour elles. Le résultat est un livre où l’on regarde des gens dans les yeux avant de lire ce qu’ils disent. C’est cet ordre qui compte.

Parmi les personnes interviewées et photographiées, on trouve des figures connues à l’époque — la princesse Aniès, la journaliste Élisabeth Tchoungui — et d’autres entièrement anonymes. Ce mélange est l’une des forces du livre. Il refuse la hiérarchie qui voudrait que le métissage soit légitime quand il est célèbre, et invisible quand il est ordinaire. Il dit que chaque histoire compte autant qu’une autre, et que la richesse du livre vient précisément de leur juxtaposition.

2. La matière : ce que disent les visages, ce que disent les voix

Sur le plan visuel, Lætitia Duarte fait un choix qui paraît évident mais qui ne va pas de soi : elle ne photographie pas contre ses modèles. Pas de tirage qui forcerait les contrastes pour souligner les différences. Pas de mise en scène qui ferait de chaque personne le symbole d’un métissage particulier. Les portraits sont calmes, frontaux, en lumière douce. Les visages sont laissés à eux-mêmes.

Cette retenue est politique. À une époque où l’on photographiait encore beaucoup le métissage soit comme exotique, soit comme problématique, Duarte choisit de le photographier comme banal. Comme un visage parmi les visages. Cette banalisation, qui peut sembler une concession, est en réalité un acte : elle dit que les personnes métisses n’ont pas besoin d’être spectaculaires pour exister, et qu’elles peuvent occuper l’espace de l’image sans avoir à se justifier.

Côté texte, Sandrine Pereira pratique l’entretien long. Elle ne pose pas les questions attendues (« comment vivez-vous votre métissage ? »), elle laisse parler. Le livre est traversé par des récits familiaux complexes : enfance entre deux pays, parents qui se sont aimés malgré, ou justement à cause des familles, choix de prénoms, transmission de langues, repas qui ne se ressemblent pas. Tout ce qui ne se voit pas dans une photo et qui pourtant constitue l’expérience.

Ce que la préface de Françoise Vergès apporte

Le livre s’ouvre sur une préface de Françoise Vergès, intellectuelle réunionnaise dont les travaux (La Mémoire enchaînée, Monstres et métis) figurent ailleurs dans cette bibliothèque. Vergès ancre le projet dans une réflexion plus longue : celle du métissage comme question politique, héritée de l’histoire coloniale française, irréductible à une simple question d’identité personnelle.

Cette préface évite au livre de basculer dans un récit purement individuel. Elle rappelle que les personnes que l’on regarde dans ces pages n’existent pas en dehors d’une histoire — celle de la traite, de la colonisation, des migrations post-coloniales — et que leur visibilité contemporaine est elle-même un acquis politique, fragile. Vergès tient le cadre ; Duarte et Pereira tiennent les portraits. Ensemble, ils font un livre.

3. La postérité : ce que ce livre a permis

Quinze ans après, beaucoup de ce qui se publie aujourd’hui sur le métissage français doit quelque chose à Métis·ses — souvent sans le savoir. Les comptes Instagram qui rassemblent des portraits de personnes métisses, les podcasts qui donnent la parole à des récits singuliers, les expositions photo dans les centres culturels : tout cela prolonge, sous d’autres formats, le geste fondateur de Duarte et Pereira.

Sur le plan critique, le livre n’est pas parfait. Une lectrice notait à l’époque que « graphiquement, le résultat est indéniablement réussi, mais un parti pris plus affirmé aurait permis une meilleure cohérence entre les différents témoignages ». La remarque est juste. Le livre est plus une mosaïque qu’un argumentaire : il accumule sans toujours articuler. Mais c’était précisément son projet — accumuler, justement, parce que jusqu’ici on n’avait pas accumulé. Avant de pouvoir analyser, il fallait montrer.

Avec le recul, on mesure mieux ce que Métis·ses a rendu possible. Cinq ans plus tard, en 2015, sortait Le Petit Guide pratique du métissage. Treize ans plus tard, l’enquête sociologique Derrière le mythe métis de Solène Brun (2024) cite explicitement la lignée des projets photographiques pionniers. Et dans l’entre-deux, des dizaines d’initiatives — médias indépendants, podcasts, livres jeunesse, comptes de réseaux sociaux — ont prolongé l’intuition initiale : il faut montrer pour exister, et il faut continuer à montrer pour ne pas redevenir invisible.

Couverture de Métis·ses

Métis·ses — Lætitia Duarte & Sandrine Pereira

Auto-édité · 2010 · grand format illustré · préface de Françoise Vergès. Tirage limité — devenu rare en neuf, à chercher en occasion ou en bibliothèque.

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Pour la matière théorique que Métis·ses ne donne pas mais permet : Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf et La Mémoire enchaînée de Françoise Vergès. Pour la dimension scientifique du métissage, qui complète l’approche photographique : L’Odyssée des gènes d’Évelyne Heyer.

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