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Transmettre une double culture à son enfant, sans la lisser ni la figer

TG
CAP Pipeline
Présidente CAP Métissage
9 min de lecture
Transmettre une double culture à son enfant, sans la lisser ni la figer
Savoirs
Transmettre une double culture à son enfant ne va pas de soi. Marie Rose Moro, Solène Brun et l'INED éclairent ce que les familles plurielles transmettent vraiment. CAP Métissage propose une lecture lucide, à hauteur de famille.

Chapô

Transmettre une double culture à son enfant ressemble parfois à un exercice
sans mode d’emploi. Les parents naviguent entre la fierté d’une pluralité
et la peur de mal faire, entre la langue qu’on n’a pas su garder et le
silence qu’on n’a pas voulu. La pédopsychiatre Marie Rose Moro et la
sociologue Solène Brun montrent, chacune dans sa discipline, que cette
transmission n’est pas une donnée naturelle mais une construction active.
CAP Métissage propose une lecture lucide de ce que cela demande,
concrètement, à hauteur de famille.

Introduction

Quand Aïssata accompagne sa fille de huit ans Naëlle à l’école à
Strasbourg, elle prévient toujours : moi je n’ai plus la langue de ma
mère, mais je veux que Naëlle l’entende. Sa phrase dit quelque chose que
beaucoup de parents pluriels reconnaissent. Comment transmettre une
double culture quand on a soi-même perdu une moitié de chemin ? La
pédopsychiatre Marie Rose Moro, qui dirige la Maison de Solenn à Paris,
a passé trente ans à documenter ce que vivent ces familles. La sociologue
Solène Brun, dans son enquête Derrière le mythe métis, a recueilli
leurs récits. Cet article lit leurs travaux avec les outils CAP : tenir
la lucidité sans renier la richesse.

Ce que la psychiatrie transculturelle a appris

Marie Rose Moro a fondé en France un courant qu’elle appelle la
psychiatrie transculturelle. Sa thèse tient en une phrase : un enfant
porteur de plusieurs cultures n’est pas un enfant fragilisé, c’est un
enfant qui doit pouvoir mettre des mots sur chacun de ses héritages, sans
hiérarchie imposée par les adultes qui l’entourent. Dans Grandir entre
plusieurs cultures
, paru chez Odile Jacob en 2024, elle synthétise
trente ans de consultations et insiste sur un point que les familles
sous-estiment : c’est l’absence de récit qui fragilise, pas la pluralité
elle-même.

Concrètement, ses équipes observent que les enfants vont mieux quand les
parents nomment explicitement les deux lignées, même de manière
imparfaite. Une mère qui dit « ma grand-mère vivait à Dakar, je n’y suis
jamais retournée, mais je veux qu’on parle d’elle » fait un travail de
transmission, même fragmentaire. Les enfants ont besoin de cette parole
nommée, pas d’une connaissance encyclopédique des deux cultures. C’est ce
que Moro appelle la « filiation interne » : la conscience que l’enfant a
de qui le précède.

Ce que la sociologie documente, à hauteur de famille

Solène Brun, sociologue au CNRS, est partie d’une autre porte. Dans
Derrière le mythe métis, paru à La Découverte en 2023, elle a enquêté
auprès de familles dites mixtes pour comprendre ce qu’elles transmettent
réellement. Son constat dérange : la majorité choisit de transmettre
principalement le français, par crainte d’un décrochage scolaire de
l’enfant. La langue minoritaire devient un patrimoine entendu mais peu
parlé, conservé comme une réserve plus que comme un usage.

Les données de l’enquête Trajectoires et Origines 2, menée par l’INED
et l’INSEE, confirment cette tendance à l’échelle française. Près d’un
enfant sur quatre né en France aujourd’hui a au moins un parent ou
grand-parent immigré. Mais le bilinguisme actif recule à chaque
génération, et la transmission des langues d’origine reste minoritaire
dans les familles mixtes installées en France depuis deux générations.
Solène Brun nomme ce phénomène la « francisation par anticipation » :
les parents devancent l’école avant que l’école ne devance les parents.

Les trois angles morts que les parents pluriels nomment après coup

Quand on écoute les familles qui ont déjà élevé leurs enfants jusqu’à
l’adolescence, trois angles morts reviennent dans leurs récits. Ils ne
sont pas des erreurs, ce sont des points qu’on ne voit pas tant qu’on est
dedans.

Premier angle mort : croire que le silence protège. De nombreux parents
se taisent sur la culture qu’ils maîtrisent moins, par pudeur ou par
peur de bricoler une transmission inexacte. Les enfants devenus
adolescents disent souvent l’inverse : ils auraient préféré une
transmission imparfaite à un silence. Comme l’écrit Fatou Diome,
romancière franco-sénégalaise, dans plusieurs de ses interventions
publiques, transmettre c’est aussi transmettre les trous, pas seulement
la matière pleine.

Deuxième angle mort : croire que l’école va compenser. Les familles
parient parfois sur l’établissement scolaire pour combler ce qu’elles
n’ont pas eu le temps de dire. Or l’école française reste très centrée
sur un récit national peu poreux aux histoires familiales. Les
expériences réussies (comme certaines classes UPE2A ou ULIS-allophones)
restent l’exception, pas la norme.

Troisième angle mort : croire que l’adolescent doit choisir. À douze ou
quatorze ans, beaucoup d’adolescents pluriels semblent rejeter une de
leurs cultures. Marie Rose Moro y voit non un choix mais une mise en
sourdine temporaire, qui se réorganise vers vingt ou vingt-cinq ans, à
condition que les parents n’aient pas figé le rejet en l’interprétant
comme un verdict.

« Un enfant n’a pas à choisir entre ses cultures, il a à les habiter. »

Marie Rose Moro, Grandir entre plusieurs cultures, Odile Jacob, 2024

Ce que CAP Métissage propose à ces familles

Quatre gestes structurent ce que CAP Métissage observe dans les ateliers
parents et les Metis Talks. Ils ne forment pas une méthode, ils proposent
une boussole. Mathilde, mère d’une fille de dix ans à Nantes, racontait
récemment en atelier comment un simple coffret de photos sénégalaises de
sa belle-mère, posé en évidence dans le salon, avait fait revenir des
questions que sa fille n’osait plus poser. Le geste a précédé les mots.

Nommer plutôt que démontrer. Une phrase comme « ta grand-mère parlait
peul, je ne parle plus peul, mais nous sommes liés à cette langue » suffit
à inscrire l’enfant dans une filiation. Pas besoin de leçon.

Choisir une porte d’entrée concrète. Une recette, une chanson, une fête,
un objet qui circule entre les générations. La culture passe par les
mains et l’oreille avant de passer par les mots.

Inviter l’autre lignée. Les familles qui transmettent le mieux sont
souvent celles où grands-parents, oncles, tantes circulent dans la vie de
l’enfant. La transmission n’est pas une affaire de couple, c’est une
affaire de constellation.

Accepter que ce soit imparfait. Aucun parent n’a transmis « tout ». La
pluralité s’hérite à trous, et les trous deviennent eux-mêmes une part de
l’histoire que l’enfant racontera plus tard.

Foire aux questions

Comment expliquer à mon enfant qu’il a deux cultures sans le couper en deux ?

Parler de pluralité, pas de moitiés. Au lieu de « tu es moitié
martiniquais moitié alsacien », dire « tu es entièrement les deux, et
ces deux histoires se rejoignent en toi ». Marie Rose Moro insiste : un
enfant n’est pas fractionné, il est composé. Cette nuance change la
manière dont il intègre sa propre histoire et celle des siens.

Faut-il transmettre la langue de mes parents si je la maîtrise mal ?

Oui, même imparfaitement. La recherche en acquisition du langage le
confirme : une exposition régulière, même non maîtrisée, développe chez
l’enfant des compétences passives précieuses. Quelques mots quotidiens,
des comptines, des appels en visio à un grand-parent valent mieux qu’un
silence. L’enfant pourra réactiver cette langue plus tard, à condition
d’en avoir entendu le son.

Mon adolescent rejette une de ses cultures, que faire ?

Tenir la place de cette culture dans la maison, sans forcer l’adolescent
à y adhérer. Marie Rose Moro parle de « mise en sourdine » plutôt que de
rejet définitif. Garder la porte ouverte, sans pousser dans le dos. Le
retour, quand il a lieu, arrive souvent autour de vingt-cinq ans, à
l’occasion d’un événement familial ou d’un premier voyage.

Que faire quand l’école oublie une partie de l’histoire de mon enfant ?

Compléter à la maison sans en faire un combat permanent contre
l’établissement. Les parents témoignent de la valeur des petites
bibliothèques familiales, des albums jeunesse en double langue, des
calendriers qui marquent les fêtes des deux cultures. CAP recommande
aussi de s’appuyer sur des structures comme la Maison des adolescents
Cochin quand l’écart devient lourd.

Pour aller plus loin

  • Marie Rose Moro, Grandir entre plusieurs cultures, Odile Jacob, 2024 ·
    l’ouvrage de référence pour les parents et les professionnel·le·s de
    santé · editions-odilejacob.fr
  • Solène Brun, Derrière le mythe métis, La Découverte, 2023 · l’enquête
    sociologique majeure sur les familles plurielles en France ·
    editionsladecouverte.fr
  • INED, enquête Trajectoires et Origines 2, vagues 2019-2024 · données
    publiques sur les familles binationales en France ·
    ined.fr
  • Maison de Solenn · Maison des adolescents Cochin, structure publique
    d’écoute pour familles plurielles · maisondesolenn.fr

À l’intérieur de capmetissage.com, l’article peut être lu en complément
de notre enquête sur les voix du métissage,
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La rédaction CAP Métissage · Article publié dans le pilier Savoirs ·
Vendredi 15 mai 2026.

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À propos de l'auteure

CAP Pipeline

Présidente de CAP Métissage. Engagée pour que les récits pluriels trouvent leur place dans le débat public, les arts et l'éducation. Écrit, porte des projets, fait tenir les maillons entre les Voix et leurs publics.

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