Chapô
Avant le 10 mai national, il y a deux dates locales que l’Hexagone connaît mal. Le 22 mai en Martinique commémore le soulèvement de Saint-Pierre qui, en 1848, a précipité l’abolition effective de l’esclavage avant même la promulgation officielle du décret. Le 27 mai en Guadeloupe marque la date à laquelle ce même décret est entré en vigueur sur l’île. Ces deux calendriers ultramarins racontent une histoire que la République centralise rarement : celle d’une abolition arrachée autant que décrétée. CAP Métissage propose une lecture lucide de ces journées, au moment où la France hexagonale s’apprête à commémorer le 10 mai sans toujours savoir ce qui s’est joué deux semaines plus tard, en Martinique et en Guadeloupe.
Introduction
Quand Martine, professeure d’histoire-géographie au Lamentin, ouvre sa séquence sur l’abolition avec ses élèves de troisième, elle prévient toujours : ici, on ne commémore pas le 10 mai en premier, on commémore le 22 mai. Sa phrase dit quelque chose que beaucoup d’enseignant·e·s ultramarin·e·s formulent depuis des années sans toujours être entendu·e·s dans l’Hexagone. La mémoire des abolitions n’a pas un calendrier unique. Elle en a au moins trois en France : une nationale métropolitaine, une martiniquaise, une guadeloupéenne. Cet article lit ces calendriers ensemble avec les outils CAP Métissage : tenir la lucidité historique sans dissoudre la singularité des territoires, articuler le récit national sans effacer ce que les ultramarin·e·s portent depuis 1848.
Pourquoi le 22 mai à Saint-Pierre, et pas le 27 avril du décret Schœlcher
Le décret signé par Victor Schœlcher au nom du gouvernement provisoire de la deuxième République date du 27 avril 1848. Le texte est consultable sur Légifrance dans le dossier consacré à la commission d’abolition. Il proclame l’abolition immédiate de l’esclavage dans toutes les colonies françaises, et prévoit son application effective dans un délai de deux mois après réception locale.
Mais entre la signature parisienne et l’application coloniale, il y a la mer, les nouvelles qui voyagent par voile, les planteurs qui font traîner. À Saint-Pierre, en Martinique, l’attente devient explosive. Le 22 mai 1848, un soulèvement éclate. Romain, esclave d’une plantation du nord, est emprisonné après une altercation avec un colon. La rumeur enfle, les habitations se vident, des milliers de personnes marchent sur Saint-Pierre. Le gouverneur Rostoland, débordé, signe ce jour même un arrêté d’abolition générale, sans attendre l’arrivée officielle du décret de Paris. La date du 22 mai est donc celle d’une abolition arrachée, pas reçue. La sociologue Myriam Cottias, directrice du CIRESC, l’écrit dans plusieurs travaux disponibles sur Cairn : la mémoire martiniquaise tient particulièrement à cette antériorité parce qu’elle dit la part active prise par les esclaves eux-mêmes dans leur libération. Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme publié chez Présence Africaine en 1955, prolongeait cette intuition : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. » La phrase éclaire pourquoi célébrer Schœlcher sans nommer Saint-Pierre ampute l’histoire d’une moitié.
Le 27 mai en Guadeloupe, ce que la date dit de l’application du décret
Cinq jours plus tard, le 27 mai 1848, c’est en Guadeloupe que le décret entre officiellement en vigueur. L’application y a été plus encadrée, sans soulèvement de l’ampleur martiniquaise, mais sous la pression des nouvelles arrivées de Saint-Pierre. Le gouverneur Layrle proclame l’abolition à Basse-Terre puis à Pointe-à-Pitre. Le mouvement n’est pas absent de tensions, plusieurs récits archivés à la Société d’histoire de la Guadeloupe documentent des affrontements localisés, mais la rupture juridique est nette ce jour-là.
Le Mémorial ACTe, ouvert à Pointe-à-Pitre en 2015 sur le site d’une ancienne usine sucrière, fait du 27 mai sa journée pivot. La programmation 2026 articule le 22 mai martiniquais et le 27 mai guadeloupéen autour d’expositions communes et de rencontres scolaires. Jean-Marc, animateur d’un atelier mémoire à Capesterre-Belle-Eau, le formule autrement à ses participants : la liberté ne s’est pas signée à Paris, elle s’est négociée île par île, semaine après semaine, en mai 1848. Sa remarque condense ce que les calendriers ultramarins essaient depuis des décennies de faire entendre dans le récit national.
« Aux Antilles, la mémoire de l’esclavage n’est pas une commémoration. C’est une présence. »
Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé, Gallimard, 1997
Pourquoi ces calendriers restent invisibles dans l’Hexagone
La date nationale du 10 mai, fixée en 2006, a paradoxalement contribué à effacer les calendriers locaux pour le grand public hexagonal. Le rapport 2024 du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage le notait : moins de 8 % des manuels scolaires d’histoire de l’Hexagone mentionnent simultanément les trois dates. Les enseignant·e·s qui le font sont en grande majorité ultramarin·e·s ou rattaché·e·s à des associations mémorielles.
Édouard Glissant, dans son Discours antillais publié chez Gallimard en 1981 et toujours réédité, anticipait ce risque. Il distinguait la mémoire monumentale, fixée par décret national, et la mémoire vivante, portée par les communautés locales. La première peut absorber la seconde, l’aplatir, en faire un détail de note de bas de page. La leçon est claire pour CAP Métissage : commémorer le 10 mai sans nommer le 22 mai et le 27 mai, c’est risquer de raconter l’abolition comme un geste exclusivement métropolitain. La sociologue Audrey Célestine, dans plusieurs articles publiés par La Vie des idées, montre que cette omission alimente précisément le sentiment de marginalisation que de nombreux ultramarin·e·s expriment à l’égard du récit républicain.
Outremers 360°, média de référence pour les territoires ultramarins, consacre chaque année un dossier à ces calendriers. La rédaction y rappelle un détail symbolique : en 2026, le centenaire de la naissance de Frantz Fanon, né à Fort-de-France le 20 juillet 1925, devient l’occasion de relire ces dates dans la perspective d’une décolonisation des récits. Lire l’abolition depuis les outre-mer, c’est lire ce que la République a longtemps préféré ne pas voir.
Ce que CAP Métissage propose pour relier les calendriers
Pour la quinzaine du 10 mai au 27 mai 2026, trois gestes simples permettent de tisser ces calendriers au lieu de les opposer. Premier geste : faire suivre la lecture du premier article de la loi Taubira par celle d’un texte court d’Aimé Césaire ou d’Édouard Glissant, pour incarner la mémoire dans une voix ultramarine. Deuxième geste : visiter, même virtuellement, le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre via memorial-acte.fr, et consulter la programmation associée du Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes. Troisième geste : préparer une question concrète pour le prochain Metis Talk de CAP Métissage, où la mémoire ultramarine croisera les expériences de double héritage.
Ces gestes ne corrigent pas une politique mémorielle qui reste asymétrique. Ils permettent en revanche de faire entrer les calendriers ultramarins dans la conversation des familles métisses de l’Hexagone, à un moment où chaque acte de transmission compte. Comme le rappelle souvent CAP Métissage, le métissage ne s’oppose ni à la mémoire ni à la lucidité historique. Il les présuppose, et les prolonge dans la singularité des territoires.
FAQ
Pourquoi y a-t-il trois dates différentes pour commémorer l’abolition de l’esclavage en France ?
Parce que l’abolition de 1848 ne s’est pas appliquée le même jour partout. Le décret Schœlcher est signé à Paris le 27 avril 1848. En Martinique, un soulèvement à Saint-Pierre précipite l’abolition locale dès le 22 mai. En Guadeloupe, le décret entre en vigueur le 27 mai. Le 10 mai, fixé par décret en 2006, est la journée nationale métropolitaine, distincte de ces dates locales.
Que s’est-il exactement passé à Saint-Pierre le 22 mai 1848 ?
Un soulèvement populaire, déclenché par l’arrestation de Romain, esclave d’une plantation du nord. Des milliers de personnes ont marché sur Saint-Pierre. Débordé, le gouverneur Rostoland a signé le jour même un arrêté d’abolition générale, sans attendre la réception officielle du décret parisien. La date du 22 mai commémore donc une abolition arrachée par les esclaves eux-mêmes, autant que décrétée par la République.
Pourquoi le 27 mai en Guadeloupe et pas une autre date ?
Parce que c’est ce jour-là, en 1848, que le décret du 27 avril signé à Paris entre officiellement en vigueur en Guadeloupe. Le gouverneur Layrle proclame l’abolition à Basse-Terre puis à Pointe-à-Pitre. La date a été retenue comme journée locale de commémoration, distincte du 22 mai martiniquais et du 10 mai national.
Comment relier ces dates dans un récit cohérent pour les enfants ?
En racontant la chronologie réelle : Paris signe le décret fin avril, la Martinique se soulève le 22 mai, la Guadeloupe applique le 27 mai. Trois dates, une même rupture, des histoires locales qui méritent d’être nommées chacune. La date nationale du 10 mai, plus tardive, vient saluer ces mémoires sans les remplacer. Insister sur la part active des esclaves eux-mêmes évite de réduire l’abolition à un geste métropolitain.
Quelles ressources visiter pour mieux comprendre ces calendriers ?
Le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre, le Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes, et les fonds de la Société d’histoire de la Guadeloupe. Côté lectures, le Discours antillais d’Édouard Glissant chez Gallimard, le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire chez Présence Africaine, et les travaux de Myriam Cottias accessibles sur Cairn et OpenEdition.
Pour aller plus loin
Quatre ressources externes nourrissent cet article et permettent de prolonger la lecture. Le site officiel du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre centralise la programmation 2026 des deux îles. La Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage publie chaque année un dossier pédagogique. Outremers 360° couvre la quinzaine du 22 mai au 27 mai avec un regard ultramarin de premier plan. Enfin, le portail Cairn.info donne accès aux travaux universitaires de Myriam Cottias et d’Audrey Célestine sur la mémoire des abolitions.
Le métissage, une voix qui tient les calendriers ensemble
CAP Métissage prolonge ces lectures à travers ses propres formats. L’article publié récemment sur le 10 mai et la loi Taubira revient sur la genèse de la date nationale. Notre lecture du 21 mai et de la diversité culturelle articule la commémoration et la prise de parole institutionnelle. La page Voix du Métissage rassemble les portraits qui incarnent cette mémoire vivante. Pour celles et ceux qui veulent passer du lire au faire, l’adhésion à l’association permet de soutenir notre travail éditorial sur la durée.
Faire vivre la mémoire, ensemble
Rejoindre le prochain Metis Talk
La rédaction CAP Métissage
La rédaction CAP Métissage rassemble des voix engagées dans la pensée du métissage, à la croisée du vécu, de la recherche et de l’action associative. Présidée par Tania Gombert, l’association tient depuis 2018 un travail éditorial qui articule lucidité historique et célébration des parcours pluriels.



