Vergès : pourquoi la France n’arrive pas à se souvenir de l’esclavage
Lecture éditoriale de La Mémoire enchaînée, l’essai où Françoise Vergès pose la question qui dérange : que ferons-nous de cette mémoire ?
Il y a des livres qu’on lit, et il y a des livres qu’on subit. La Mémoire enchaînée appartient à la deuxième catégorie. Vergès n’écrit pas pour nous rassurer. Elle écrit pour nommer ce qui dérange : l’amnésie française autour de l’esclavage, la lenteur à reconnaître ce passé comme un héritage commun, l’étrange capacité d’un pays à se penser « terre des droits de l’homme » tout en ayant été, pendant deux siècles, l’une des grandes puissances négrières du monde atlantique.
Pour CAP Métissage, ce livre est un compagnon nécessaire. Penser le métissage en France, sans penser cette histoire, c’est se condamner à ne penser que le visible. Le métissage français a une histoire : c’est en bonne partie celle de la traite, de l’esclavage colonial, des hiérarchies raciales qui ont structuré la République pendant des décennies après l’abolition. Vergès rend cette histoire incontournable. Cet article propose une lecture éditoriale en quatre temps.
1. Le point aveugle : comment la France a oublié
Le point de départ de Vergès est presque clinique. Elle observe que, jusque très récemment — disons jusqu’à la loi Taubira de 2001 qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité —, l’esclavage colonial occupait dans la mémoire française une place étrange. Présent dans les manuels scolaires sous forme d’encadrés, mais jamais comme matière centrale. Mentionné dans les commémorations, mais sans rituel commun. Reconnu juridiquement, mais sans inscription véritable dans le récit national.
Vergès parle d’un « point aveugle » dans la pensée française. Un point que tout le monde voit, que personne ne regarde. Et elle pose la question qui fâche : pourquoi ? Comment un pays peut-il, simultanément, se penser comme l’héritier des Lumières et oublier qu’il a, pendant des siècles, justifié juridiquement la propriété de personnes humaines ? Comment peut-il célébrer 1789 et passer sous silence le Code noir de 1685, qui a précédé la Révolution et lui a survécu ?
Une amnésie structurelle, pas un accident
La thèse de Vergès est forte : cet oubli n’est pas un accident. Ce n’est pas que les historiens manquaient. Ce n’est pas que les sources étaient inaccessibles. C’est que, pendant longtemps, se souvenir de l’esclavage aurait obligé la République à reconnaître que sa propre construction reposait, en partie, sur des fondations indéfendables. L’oubli est un mécanisme actif, pas une absence : il fallait oublier pour que le récit national tienne.
Vergès montre cela par mille détails — les statues, les noms de rues, les figures abolitionnistes mises en avant pour masquer les figures négrières, les ports français qui ont été enrichis par la traite et qui ont mis des décennies à le reconnaître. Sa démonstration n’est ni rancunière ni accusatrice : elle est patiente, documentée, parfois même tendre. Mais elle ne lâche rien.
2. L’abolition n’a pas tout réglé : lire les abolitionnistes contre eux-mêmes
Le deuxième geste critique du livre est plus inattendu. Vergès s’attaque à un récit confortable : celui de l’abolition comme victoire morale, comme moment de rachat où la France aurait, en quelque sorte, réparé sa faute. Vergès montre que c’est plus compliqué.
D’abord, l’abolition de 1848 (la deuxième, après celle de 1794 reniée par Napoléon en 1802) a eu lieu pour des raisons mêlées : pression des révoltes esclaves elles-mêmes, calcul économique, évolution du marché capitaliste qui rendait l’esclavage de moins en moins rentable, mouvement humanitaire européen, et oui, conviction morale d’une partie de la société française. Le mythe d’une abolition uniquement morale efface le rôle des esclaves dans leur propre libération.
Ensuite — et c’est plus dérangeant — l’abolition ne signifie pas la fin des hiérarchies raciales. Vergès le formule clairement : « la lutte pour l’abolition n’a pas signifié la fin de la servitude et des relations inégalitaires. » Dans les colonies françaises, après 1848, des dispositifs juridiques et sociaux ont continué à maintenir les anciens esclaves et leurs descendants dans des positions subordonnées : travail forcé sous d’autres noms, propriété de la terre confisquée, accès à l’éducation et à la citoyenneté restreint. L’abolition juridique a précédé de loin l’abolition sociale — et pour beaucoup d’endroits du monde colonial, cette deuxième abolition n’a jamais été complète.
3. La Réunion comme laboratoire : penser le métissage depuis l’île
Vergès parle depuis La Réunion. Cela compte. Elle est née sur cette île, fille du leader communiste Paul Vergès, dans une famille où l’engagement politique était quotidien et où la conscience de l’histoire coloniale était travaillée chaque jour. Quand elle écrit sur la mémoire de l’esclavage, elle n’écrit pas depuis l’extérieur : elle écrit depuis l’intérieur d’un territoire qui, lui, n’a jamais oublié.
La Réunion est une île souvent décrite comme « l’île du métissage » : une population qui mêle des origines africaines, malgaches, indiennes, chinoises, européennes ; une langue créole vivante ; une culture dont les multiples couches se voient à chaque coin de rue. Mais Vergès refuse le récit triomphal. Elle montre que ce métissage est aussi le résultat d’une histoire violente — la traite, l’engagisme, le servage colonial — et qu’on ne peut pas en faire un emblème consensuel sans gommer ce qui l’a produit.
Sans examen et tri de cet héritage, le passé reste un fardeau et un confinement.
Françoise Vergès, La Mémoire enchaînée
La phrase mérite d’être méditée. Vergès ne dit pas qu’il faut s’enfermer dans le passé. Elle dit qu’il faut le trier : regarder ce qui s’y est passé, nommer ce qui a été fait, en garder ce qui peut servir, en déposer ce qui pèse encore. Sans ce travail, le passé revient comme un fantôme — sous forme de violences silencieuses, de plafonds invisibles, de blessures qui ne se nomment pas. Le travail de mémoire n’est pas un luxe : c’est ce qui permet d’avancer sans traîner derrière soi des chaînes qu’on n’a pas vues.
4. Refuser deux pièges : ni instrumentalisation, ni amnésie
Le quatrième geste de Vergès est peut-être le plus délicat. Elle refuse à la fois l’amnésie (l’oubli organisé qu’elle a passé tout le livre à dénoncer) et son contraire : l’instrumentalisation.
Instrumentaliser la mémoire de l’esclavage, c’est s’en servir pour cliver, pour exclure, pour produire de nouveaux ressentiments tribaux. C’est, parfois, en faire un capital symbolique au service de positions politiques très éloignées de ce qui a animé les anciens esclaves. Vergès est sévère envers ces dérives, qu’elle voit poindre dans certains discours militants. Elle plaide pour une mémoire opérante mais partagée : une mémoire qui ne soit pas la propriété d’un groupe contre d’autres, mais un patrimoine de lucidité commune.
C’est sur cette ligne — fine, exigeante, parfois inconfortable — que Vergès tient sa pensée. Et c’est sur cette ligne que CAP Métissage essaie, à sa manière, de tenir aussi son travail. Reconnaître l’histoire dans toute sa violence, sans en faire une assignation. Tenir la complexité sans la simplifier.
La Mémoire enchaînée — Françoise Vergès
Albin Michel · 2006 · 211 p. · Prix Seligmann contre le racisme 2006. Disponible en occasion (épuisé en neuf chez l’éditeur).
En passant par ce lien, vous payez le même prix mais CAP reçoit une commission qui finance les prochaines ressources.Pour aller plus loin
- Entretien avec Françoise Vergès dans Ballast — pour entrer dans sa pensée par sa voix.
- Un féminisme décolonial (La Fabrique, 2019) — son livre le plus diffusé, qui prolonge la réflexion sur la matérialité des héritages coloniaux.
- Le Ventre des femmes (Albin Michel, 2017) — sur les politiques de stérilisation à La Réunion dans les années 1970, indispensable.
- Notre lecture de Monstres et métis — l’essai où Vergès analyse le métissage colonial comme outil de domination (à venir).
Partager cet article
Si cette lecture vous a parlé, faites-la circuler. Chaque partage aide CAP Métissage à toucher celles et ceux que cette pensée du métissage peut aider.
Une réaction, un témoignage ?
Cet article ne propose pas de commentaires : nous préférons les échanges qualifiés. Si la lecture vous a fait penser à votre histoire, à un livre, à un proche, écrivez-nous. Vos retours nourrissent nos prochains articles, nos podcasts et nos Metis Talks.
Nous écrireÀ lire aussi dans la bibliothèque CAP
Pour le cadre conceptuel que Vergès suppose acquis : Poétique de la Relation d’Édouard Glissant. Pour l’incarnation littéraire de cette mémoire : Ourika de Claire de Duras et Le Chercheur d’Afriques d’Henri Lopes.
Toute la bibliothèque CAP