Chapô
Chaque été, des milliers d’enfants de deux cultures partent « au pays », là où
vit une grand-mère, une langue, une cuisine qu’ils ne fréquentent qu’un mois
par an. Loin d’être une simple parenthèse, ce voyage est l’un des grands
rituels de transmission de la France plurielle. La sociologie récente, de
Abdelmalek Sayad à Jennifer Bidet, en a fait un objet de science. CAP
Métissage propose une lecture lucide de ce moment : ce que l’été transmet, ce
qu’il coûte parfois, et pourquoi la valise du retour pèse plus lourd qu’elle
n’en a l’air.
Introduction
Quand Inès raconte ses étés d’enfance, elle parle d’un aéroport, d’une chaleur
et d’un basculement. Fille d’un père martiniquais et d’une mère angevine, elle
passait juillet « chez Manman Yvette », à Sainte-Marie, et revenait en
septembre avec un accent qui faisait sourire ses camarades. Elle l’a dit lors
d’un Metis Talk ce printemps : là-bas je n’avais rien à expliquer, ici il
fallait tout réexpliquer. Sa phrase touche ce que la sociologie documente
désormais avec précision : le voyage estival vers le pays d’un parent est le
premier laboratoire du sentiment d’appartenir à deux mondes. Cet article lit
ce que ce retour au pays transmet, et ce qu’il demande.
Quand l’été rebat les cartes de l’appartenance
Pour beaucoup de familles de double culture, l’été n’a rien d’une pause. Il
concentre, en quelques semaines, une transmission que le reste de l’année
laisse en pointillé. On y retrouve la langue parlée vite, les plats qu’on ne
cuisine pas pareil ailleurs, les cousins, les codes, les silences aussi.
Ce moment n’a rien d’un décor de carte postale. Il redistribue les places. L’enfant qui,
en France, doit parfois justifier son prénom ou son teint découvre au pays un
autre régime du regard : là-bas, il est celui qui vient de France, celui dont
l’accent flotte, celui qu’on trouve un peu « touriste ». La double culture ne
s’efface pas d’un côté à l’autre. Elle change de forme.
C’est cette bascule que le voyage rend visible. On ne devient pas d’un bloc
d’ici ou de là-bas. On apprend, l’été venu, à tenir les deux en même temps,
avec les frictions que cela suppose. Le retour au pays est le terrain où cet
apprentissage se joue en corps, pas en théorie.
De la « double absence » à la « double présence »
La recherche a longtemps lu ces circulations par le manque. Le sociologue
Abdelmalek Sayad, proche de Pierre Bourdieu, a forgé dans La double absence
paru au Seuil en 1999 un concept resté central : l’émigré est absent du pays
qu’il a quitté, sans être jamais pleinement reçu par le pays d’arrivée. Une
place en creux, entre deux rives, jamais tout à fait chez soi.
Vingt ans plus tard, la sociologue Jennifer Bidet déplace la focale. Dans
Vacances au bled, publié chez Raisons d’agir en 2021, elle suit des familles
franco-algériennes en vacances et propose de parler non plus de double absence,
mais de double présence. Les enfants qu’elle observe ne subissent pas un vide :
ils habitent activement leurs deux mondes, négocient leur place, jouent parfois
de l’un pour desserrer l’étau de l’autre.
Ce renversement compte pour CAP Métissage. Il dit que la pluralité n’est pas
une amputation à réparer, mais une position à tenir. L’enfant de deux cultures
n’est pas à moitié d’ici et à moitié d’ailleurs. Il est, quand l’été le permet,
pleinement des deux.
« Les vacances au bled sont un moyen d’échapper aux assignations sociales
subies en France. »Jennifer Bidet, sociologue, entretien à Middle East Eye
Un voyage qui ne franchit pas toujours de frontière
Réduire le retour au pays à un vol vers le Maghreb ou l’Afrique subsaharienne
serait passer à côté d’une large part des familles plurielles. Pour beaucoup,
le pays d’un parent se trouve dans la République elle-même : la Guadeloupe, la
Martinique, La Réunion, Mayotte.
La valise est la même, la charge affective aussi, la géographie change. La
rubrique Société d’Outremers 360° documente régulièrement ces circulations
estivales et leur coût réel, sous le terme de continuité territoriale : un
billet Paris-Fort-de-France pèse parfois plus lourd qu’un Paris-Dakar, et la
distance au « pays » n’a rien à voir avec le passeport.
Awa le vit chaque été autrement. Cette mère, qui participe aux ateliers de
l’antenne CAP Métissage à Angers, emmène ses deux enfants au Sénégal dès la fin
juin. Elle raconte le même paradoxe qu’Inès, à l’envers : ses enfants, nés à
Angers, arrivent à Dakar comme des invités de marque et un peu étrangers.
Qu’on aille aux Antilles ou en Afrique, la mécanique se répète. Le pays
accueille et rappelle, dans le même geste, qu’on l’a quitté.
Ce que les enfants rapportent dans leurs valises
Un été au pays ne se range pas dans un album. Il se dépose dans une manière de
dire, de cuisiner, de nommer les choses. La pédopsychiatre Marie Rose Moro,
référence de la clinique transculturelle, rappelle que l’enfant de double
culture n’a pas à choisir un camp : il fabrique du tiers, quelque chose qui
n’existait pas avant lui. Le retour au pays est l’un des ateliers où cette
fabrication se fait, à ciel ouvert.
Ce que les enfants rapportent tient rarement du grand récit. C’est un mot de
créole ou de wolof gardé pour la rentrée, une recette qu’on réclamera tout
l’hiver, la mémoire d’un aïeul rencontré une fois. Des fragments, qui pèsent
pourtant. Ils donnent à l’enfant une matière concrète pour répondre, plus tard,
à la question qui revient toujours : d’où viens-tu vraiment.
Encore faut-il que ces fragments soient mis en récit. Un enfant qui a passé
l’été au pays sans qu’on lui raconte pourquoi, ce qu’il a vu, qui étaient ces
gens, revient avec des images sans fil. Le rôle des parents n’est pas d’offrir
le voyage seul, mais de le nommer. C’est là que l’été cesse d’être une
parenthèse pour devenir une transmission.
Ce que CAP Métissage retient du retour au pays
Le voyage au pays ne règle rien à lui seul et n’appartient pas qu’aux familles
qui en ont les moyens. Beaucoup n’y vont qu’un été sur trois, ou plus jamais.
La transmission ne dépend pas d’un billet d’avion. Mais quand le voyage a lieu,
il concentre une richesse rare, à condition d’être accompagné de mots.
CAP Métissage en retient un geste simple. Au retour, demander à l’enfant non
pas « c’était bien ? », mais « qu’est-ce que tu as appris de toi, là-bas ? ».
La question ouvre un espace que le récit officiel des vacances referme trop
vite. Elle transforme un séjour en héritage, et rappelle à l’enfant que ses
deux mondes ne se concurrencent pas : ils l’augmentent.
FAQ
Pourquoi le retour au pays compte-t-il autant pour les enfants de double culture ?
Parce qu’il concentre en quelques semaines une transmission que le quotidien
laisse en pointillé : langue, cuisine, gestes, mémoire familiale. La sociologue
Jennifer Bidet montre, dans Vacances au bled, que ces séjours sont un
laboratoire où l’enfant éprouve et négocie sa place, plutôt qu’une simple pause
touristique. C’est souvent là que se construit le sentiment d’appartenir
pleinement à deux mondes.
Que signifie passer de la « double absence » à la « double présence » ?
Le sociologue Abdelmalek Sayad décrivait en 1999 la « double absence » de
l’immigré : absent du pays quitté, jamais pleinement reçu par le pays
d’arrivée. Jennifer Bidet propose en 2021 de parler plutôt de « double
présence » pour les enfants : ils n’habitent pas un vide, ils occupent
activement leurs deux mondes. Ce déplacement lit la pluralité comme une
position tenue, non comme un manque à réparer.
Le retour au pays concerne-t-il seulement l’immigration étrangère ?
Non. Pour de nombreuses familles, le pays d’un parent se situe dans la
République : Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Mayotte. La charge affective
est identique, la distance parfois plus grande encore. Comme le documente
Outremers 360°, la continuité territoriale a un coût réel, et le « pays » n’a
pas besoin d’une frontière pour se vivre comme un ailleurs intime.
Comment faire du voyage estival une vraie transmission ?
En le mettant en récit. Un séjour vécu sans explication laisse des images sans
fil. Raconter à l’enfant qui étaient les personnes rencontrées, pourquoi la
famille est partie, ce que signifie tel plat ou tel mot, transforme des
vacances en héritage conscient. Au retour, une question ouverte comme « qu’as-tu
appris de toi là-bas ? » prolonge le voyage bien au-delà de l’été.
Pour aller plus loin
- Jennifer Bidet, Vacances au bled, Éditions Raisons d’agir :
raisonsdagir-editions.org - Vacances au bled, présentation, Université Paris Cité :
u-paris.fr - Abdelmalek Sayad, La double absence, Éditions Points :
editionspoints.com - Entretien avec Jennifer Bidet, Middle East Eye édition française :
middleeasteye.net - L’actualité des Outre-mer, rubrique Société, Outremers 360° :
outremers360.com
Maillage interne
Cet article prolonge la réflexion CAP Métissage sur la
transmission de la double culture aux enfants,
en la déplaçant vers ce moment fort qu’est l’été. Il croise notre lecture du
prénom comme premier territoire de l’identité plurielle
et la matière intime des
romans francophones de la pluralité.
Pour les familles, le
guide parentalité CAP Métissage
rassemble ces questions du quotidien.
CTA · Lire le guide parentalité
Du prénom au retour au pays, chaque famille plurielle invente ses réponses. Le
guide parentalité CAP Métissage rassemble ces arbitrages concrets, du voyage à
la langue, sans jamais imposer un modèle. Lisez-le, et puisez ce qui résonne
avec votre histoire.
Bio · La rédaction CAP Métissage
La rédaction CAP Métissage rassemble les voix de l’association loi 1901 CAP
Métissage, basée en Île-de-France avec une antenne à Angers, Maine-et-Loire.
Elle écrit depuis une pratique de terrain : Metis Talks, ateliers, partenariats
associatifs et culturels. Elle ne théorise pas hors-sol. Elle relit, transmet,
met en dialogue.
*Comme le colibri, chacun fait s


