Chapô
Le festival Musiques Métisses fête ses cinquante ans à Angoulême, du 4
au 6 juin 2026. Un demi-siècle à programmer les musiques d’Afrique, des
Caraïbes et de l’océan Indien quand presque personne ne les écoutait en
France. Au même moment, le maloya de La Réunion rappelle qu’une musique
née dans les plantations peut devenir patrimoine de l’humanité. Cet
article suit ce fil : ce que les musiques métissées transmettent, et
pourquoi les écouter est déjà un geste, à quinze jours de la fête de la
musique.
Introduction
Quand Maëva ferme les yeux pour décrire son grand-père réunionnais,
elle n’évoque pas un visage : elle entend un roulèr, ce tambour grave
sur lequel il frappait les soirs de kabar, et sa voix qui montait en
créole. Elle l’a raconté lors d’un Metis Talk cet hiver : la musique
est tout ce qui lui reste de lui, et c’est immense. Son récit dit ce
que les musiques métissées font dans nos familles : elles gardent ce
que les mots n’ont pas su garder. À l’heure où le festival Musiques
Métisses fête ses cinquante ans à Angoulême, cet article explore la
musique comme archive vivante des héritages, du maloya réunionnais aux
scènes de la fête de la musique.
Angoulême, cinquante ans d’écoute avant l’heure
En 1976, Christian Mousset, disquaire passionné de jazz, lance à
Angoulême un festival nommé Jazz en France. Très vite, la programmation
s’ouvre aux musiques populaires d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique
latine et de l’océan Indien. Le festival devient Musiques Métisses en
1990, bien avant que l’industrie musicale française ne s’intéresse à
ces répertoires.
Le palmarès donne le vertige : Salif Keita, Kassav’, Rokia Traoré ou
Danyèl Waro ont trouvé à Angoulême leur première grande scène
française. Pour sa 50e édition, du 4 au 6 juin 2026 sur l’esplanade des
Chais Magelis, le festival réunit Fatoumata Diawara, Danyèl Waro,
Kabaré Kréol et Les Égarés, la rencontre du joueur de kora Ballaké
Sissoko, du violoncelliste Vincent Ségal, de l’accordéoniste Vincent
Peirani et du saxophoniste Émile Parisien.
L’édito des 50 ans, publié sur le site du festival, résume un demi-siècle
de conviction tranquille :
« Ici, la différence n’est pas un mot à défendre, mais une évidence à
vivre. »Édito des 50 ans, festival Musiques Métisses, 2026
Le maloya, mémoire chantée de La Réunion
S’il fallait une seule histoire pour comprendre ce que la musique garde
de nos héritages, ce serait celle du maloya. La fiche que lui consacre
l’UNESCO le décrit comme une forme de musique, un chant et une danse
propres à l’île de La Réunion, créés par les esclaves d’origine
malgache et africaine dans les plantations sucrières, avant de
s’étendre à toute la population de l’île.
Longtemps, le maloya s’est transmis à l’écart des scènes officielles,
dans les familles et les kabars, ces veillées musicales où le chant
dialogue avec les percussions. Chant du culte des ancêtres devenu chant
de revendication, il a fini par s’imposer comme la musique de
l’identité réunionnaise. Le 1er octobre 2009, l’UNESCO l’inscrit sur la
Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Environ 300 groupes le font vivre aujourd’hui, et il s’enseigne au
Conservatoire de La Réunion.
La revue Cahiers d’ethnomusicologie, sur OpenEdition, a documenté les
enjeux de cette patrimonialisation : que devient une musique de lutte
et de mémoire quand les institutions la consacrent ? La question reste
ouverte. Mais une chose est sûre : ce que l’école et les archives
n’avaient pas retenu de l’histoire des esclaves de La Réunion, le
maloya l’a porté de génération en génération. Danyèl Waro, que le musée
des Confluences présente comme l’homme du renouveau du maloya, en a
fait l’œuvre d’une vie : poète, musicien, fabricant de ses propres
instruments.
Ce que la musique transmet que les mots ne disent pas
Stéphane, membre CAP Métissage rencontré lors d’un atelier de l’antenne
d’Angers, raconte autre chose que des concerts. Son père, arrivé du
Cameroun dans les années 1980, parlait peu de son enfance. Mais le
dimanche matin, il posait un vinyle de makossa sur la platine et la
maison changeait de continent. Stéphane dit qu’il a compris son père
par la musique avant de le comprendre par les mots.
La pédopsychiatre Marie Rose Moro, dans Grandir entre plusieurs
cultures, paru chez Odile Jacob en 2024, observe que la transmission
culturelle passe d’abord par les pratiques sensibles : la langue
chantée, la cuisine, le rythme, le geste. La musique a un avantage sur
le récit : elle ne demande pas d’autorisation. Un enfant qui ne parle
pas la langue de ses grands-parents peut quand même danser sur leurs
musiques, et quelque chose passe.
C’est précisément ce que montrent les trajectoires du maloya ou du
makossa : quand la transmission verbale se brise, l’exil, la honte, la
répression, la musique continue de porter la mémoire. Elle est une
archive que l’on active en l’écoutant.
Écouter comme un geste, de la scène d’Angoulême à la rue
Le 21 juin, la fête de la musique remplira les rues françaises. On peut
n’y voir qu’un rituel d’été. On peut aussi y entendre autre chose : la
géographie sonore réelle du pays. Le maloya y croise le zouk, la rumba
congolaise, le raï, le séga, la chanson française. Aucune politique
publique n’a jamais produit ce résultat : des décennies de familles, de
groupes amateurs et de festivals obstinés l’ont fait.
CAP Métissage retient des 50 ans de Musiques Métisses une leçon simple.
Les héritages culturels ne survivent pas tout seuls : ils survivent
parce que des gens les font vivre, les programment, les écoutent.
Écouter est un geste à la portée de tous. Demander à un parent quelle
musique berçait son enfance, c’est souvent ouvrir une conversation que
dix questions frontales n’avaient pas réussi à lancer.
FAQ
Qu’appelle-t-on musiques métissées ?
L’expression désigne les musiques nées de la rencontre entre plusieurs
traditions musicales : le maloya réunionnais, le zouk antillais, des
créations contemporaines comme celles des Égarés, qui croisent kora,
violoncelle, accordéon et saxophone. Le festival d’Angoulême, fondé en
1976, a contribué à installer l’expression dans le paysage culturel
français en devenant Musiques Métisses en 1990.
Pourquoi le maloya est-il inscrit à l’UNESCO ?
Le maloya est inscrit depuis 2009 sur la Liste représentative du
patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’UNESCO le décrit comme
une musique, un chant et une danse propres à La Réunion, créés par les
esclaves des plantations sucrières. Cette inscription reconnaît à la
fois sa valeur culturelle et la transmission vivante assurée par
quelque 300 groupes réunionnais.
La musique transmet-elle vraiment une culture familiale ?
Oui, et souvent mieux que le récit. La pédopsychiatre Marie Rose Moro
montre que la transmission passe d’abord par les pratiques sensibles :
chant, rythme, langue chantée. Une musique s’hérite sans condition de
langue ni d’explication. Beaucoup de familles plurielles constatent que
les enfants se relient à leurs héritages par les playlists et les fêtes
avant de le faire par les mots.
Comment faire vivre cette écoute au quotidien ?
Trois gestes simples : demander aux parents et grands-parents les
musiques de leur enfance et les réécouter ensemble, assister à un
concert d’un répertoire familial ou voisin, le 21 juin par exemple, et
partager ces découvertes autour de soi. Les Metis Talks de CAP
Métissage offrent aussi un cadre pour raconter ce que ces musiques
réveillent.
Pour aller plus loin
- L’édito et la programmation des 50 ans du festival :
musiques-metisses.com - La fiche officielle du maloya, UNESCO, patrimoine culturel
immatériel : ich.unesco.org - « Le maloya au patrimoine mondial de l’humanité », Cahiers
d’ethnomusicologie :
journals.openedition.org - Danyèl Waro, l’homme du renouveau du maloya, musée des Confluences :
museedesconfluences.fr - La fête de la musique, ministère de la Culture :
fetedelamusique.culture.gouv.fr
Maillage interne
Cet article prolonge la réflexion CAP Métissage sur la
transmission de la double culture aux enfants
en déplaçant la focale du récit vers l’écoute. Il fait écho au dossier
sur les
mémoires ultramarines du 22 mai et du 27 mai,
dont le maloya est l’un des fils sonores. Les
Metis Talks
accueillent régulièrement ces récits, et la page
Voix du Métissage
rassemble celles et ceux qui les portent.
CTA · Découvrir les Voix du Métissage
Du roulèr du grand-père de Maëva aux vinyles du père de Stéphane, les
musiques métissées sont des voix avant d’être des genres. CAP Métissage
rassemble celles et ceux qui font vivre la pluralité culturelle
française et francophone. Découvrez la page dédiée et choisissez la
voix qui résonne avec votre écoute du moment.
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Bio · La rédaction CAP Métissage
La rédaction CAP Métissage rassemble les voix de l’association loi
1901 CAP Métissage, basée en Île-de-France avec une antenne à Angers,
Maine-et-Loire. Elle écrit depuis une pratique de terrain : Metis
Talks, ateliers, partenariats associatifs et culturels. Elle ne
théorise pas hors-sol. Elle relit, transmet, met en dialogue.
Comme le colibri, chacun fait sa part.

