Henri Lopes : chercher son père, chercher l’Afrique, se chercher soi
Lecture éditoriale du roman le plus lumineux d’Henri Lopes — un récit de quête identitaire entre le Congo et la France.
Il y a deux manières de lire Le Chercheur d’Afriques. La première, c’est celle d’un roman : l’histoire d’André, petit garçon métis aux yeux verts, qui débarque un jour en France pour étudier, et qui — entre les concerts de jazz, les amours d’étudiants, les engagements politiques de la fin des années 1950 — part à la recherche d’un père blanc qu’il n’a jamais connu. C’est un beau roman, tendre et nostalgique, lauréat du Grand Prix littéraire d’Afrique noire 1990.
La deuxième manière de le lire, c’est de comprendre que ce « père » n’est pas seulement un personnage : c’est une figure. Le père absent, c’est l’héritage colonial européen qu’on ne peut ni embrasser ni rejeter complètement. Le père qu’on cherche, c’est cette part de soi qu’on n’a pas choisie mais qui est là, qui agit en silence, qui demande une explication. Le Chercheur d’Afriques est l’un des grands romans du métissage francophone précisément parce qu’il transforme une quête personnelle en archéologie de soi.
Pour CAP Métissage, c’est un livre précieux : il fait passer la pensée du métissage par le récit, par les corps, par les sensations. Là où Maalouf argumente, Glissant théorise, Vergès analyse, Lopes raconte. Et le récit fait quelque chose que les essais ne font pas : il fait vivre. Cet article propose une lecture éditoriale en trois temps.
1. Le Congo, la France : l’expérience d’une double appartenance
André arrive en France à la fin des années 1950, jeune étudiant. Il vient de quitter Brazzaville. Il porte en lui le bruit du fleuve Congo, la lumière particulière de l’Afrique équatoriale, les rythmes des danses qu’on joue dans les cours d’école. Il découvre la France des étudiants, le quartier latin, les bistrots, les amours de jeunesse, les premiers émois politiques.
Lopes décrit cette double appartenance avec une précision rare. Pour André, ce n’est pas une question de choix entre deux mondes, ni de fusion harmonieuse : c’est la coexistence permanente de deux sensibilités qui s’éclairent et se contredisent à tour de rôle. Quand il écoute du jazz à Paris, il entend la rive du Congo. Quand il rentre à Brazzaville en vacances, il regarde sa famille à travers les yeux qu’il a appris à porter en France. Il n’est pas « à moitié de chaque côté » : il est entièrement les deux, en alternance ou simultanément, selon les moments.
Cette description, qui peut paraître évidente aujourd’hui, ne l’était pas en 1990. À cette époque, la littérature africaine francophone parlait beaucoup d’indépendance, de retour aux sources, de négritude. Lopes prend une voie différente. Il dit : les sources sont multiples, et c’est dans leur multiplicité que se construit qui je suis. C’est la troisième voie dont parle aujourd’hui David Koffi N’Goran à propos de l’œuvre de Lopes — ni africaniste ni européocentrée, mais relationnelle, au sens de Glissant.
2. La quête du père : chercher ce qu’on a sans le savoir
Le moteur narratif du roman, c’est la recherche du père. André sait qu’il a un père blanc, quelque part. Il ne l’a jamais rencontré. Il en a une photo, peut-être un nom, des bribes de récit que sa mère a laissé filtrer. Et il part le chercher — d’abord par curiosité, puis par nécessité, puis par obsession.
Cette quête est très belle parce qu’elle est impure. André ne cherche pas un père idéal. Il sait que ce père l’a abandonné, sans nouvelles, sans pension, sans reconnaissance. Il ne s’attend pas à des retrouvailles émouvantes. Il cherche quelque chose de plus précis et de plus exigeant : il veut nommer ce qui, en lui, vient de cet homme qu’il ne connaît pas. Quels gestes ? Quel rapport à l’écriture ? Quelle manière d’aimer ? Quelle blessure cachée ?
Lopes n’écrit pas un roman psychologique simple. Il écrit un roman archéologique. André fouille en lui-même comme on fouille un site, en cherchant à distinguer les couches. Voici ce qui vient de ma mère. Voici ce qui vient de l’éducation au pays. Voici ce qui vient de la France. Et ici — peut-être — il y a la trace de ce père. La quête identitaire n’est pas une recherche du « vrai moi » caché sous des couches d’influences : c’est, au contraire, l’apprentissage progressif de la composition réelle de soi.
3. Le sourire de Lopes : ce qui distingue ce roman des autres
Si Le Chercheur d’Afriques n’était que cette quête, il ressemblerait à beaucoup d’autres romans francophones de la fin du XXᵉ siècle. Ce qui distingue Lopes, c’est le ton. Le livre est traversé d’une tendresse qui surprend. André n’est pas amer. Il n’est pas en colère. Il est curieux, parfois mélancolique, souvent amusé.
Un commentateur a parlé de la beauté de l’Afrique et du monde chez Lopes. La formule est juste. Là où d’autres écrivains font du métissage un drame, Lopes en fait une aventure intellectuelle et sensible. Pas une condamnation à errer entre deux mondes : une invitation à les habiter tous les deux. Le jazz, dans le roman, est plus qu’un décor : c’est une métaphore active. Le jazz, c’est précisément l’art né de la rencontre forcée entre les chants africains des esclaves et les harmonies européennes — un art qui ne renie ni l’une ni l’autre, et qui produit du nouveau.
Cette tonalité fait du Chercheur d’Afriques un livre réparateur. On en sort avec le sentiment qu’il est possible d’habiter une identité plurielle sans drame, ou plutôt : avec ses drames, mais sans qu’ils gâchent toute l’existence. Pour les personnes métisses qui ont grandi avec une partie d’elles-mêmes mise au silence, c’est un livre libérateur. Il dit : tu peux chercher, tu peux ne pas trouver, tu peux trouver autre chose que ce que tu cherchais — et continuer à vivre, à aimer, à écrire.
Le Chercheur d’Afriques — Henri Lopes
Seuil · 1990 · disponible en poche (Points). Grand Prix littéraire d’Afrique noire 1990. À l’origine d’une trilogie congolaise.
En passant par ce lien, vous payez le même prix mais CAP reçoit une commission qui finance les prochaines ressources.Pour aller plus loin
- Hommage à Henri Lopes par David Koffi N’Goran (The Conversation, novembre 2023) — pour situer l’œuvre globale.
- Le Pleurer-rire (Présence Africaine, 1982) — l’autre grand roman de Lopes, plus politique, satire des dictatures africaines post-indépendance.
- Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres gaulois (Gallimard, 2003) — autobiographie, complément éclairant à la lecture du Chercheur.
- Tribaliques (1971) — son recueil de nouvelles fondateur, premier livre récompensé.
Partager cet article
Si cette lecture vous a parlé, faites-la circuler. Chaque partage aide CAP Métissage à toucher celles et ceux que cette pensée du métissage peut aider.
Une réaction, un témoignage ?
Cet article ne propose pas de commentaires : nous préférons les échanges qualifiés. Si la lecture vous a fait penser à votre histoire, à un livre, à un proche, écrivez-nous. Vos retours nourrissent nos prochains articles, nos podcasts et nos Metis Talks.
Nous écrireÀ lire aussi dans la bibliothèque CAP
Pour la dimension romanesque historique du métissage, en miroir d’une époque très antérieure : Ourika de Claire de Duras (1823). Pour la pensée du métissage qui sous-tend Lopes : Poétique de la Relation d’Édouard Glissant.
Toute la bibliothèque CAP