Maalouf, ou comment les identités multiples ont remplacé les appartenances meurtrières
Lecture éditoriale de Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf, près de trente ans après sa parution.
Il y a des livres qu’on relit après dix ans, après vingt ans, et qui continuent à dire vrai. Les Identités meurtrières est l’un d’eux. Publié en 1998 chez Grasset, traduit en plus de quinze langues, primé dès l’année suivante par le prix européen de l’essai Charles Veillon, ce petit livre de 210 pages a posé un cadre que les sciences sociales, la philosophie politique et la pensée du métissage n’ont jamais cessé d’habiter depuis.
Pour CAP Métissage, c’est un livre de fondation. Quand on tente de penser la pluralité, la diversité, l’identité métisse, on tombe — qu’on le sache ou non — sur des phrases que Maalouf avait posées il y a près de trente ans. Cet article propose une relecture, en quatre temps, de ce qui fait sa permanence.
1. Le diagnostic : quand l’identité devient meurtrière
Maalouf part d’une observation de terrain, presque sociologique. Quand il vivait au Liban, on lui posait sans cesse la question : « Au fond de toi-même, qu’est-ce que tu te sens, libanais ou français ? » Et lui de répondre : « L’un et l’autre. » On insiste : « Mais quand même, qu’est-ce que tu es, au fond ? » Comme si une seule réponse était admissible. Comme si revendiquer plusieurs appartenances revenait à n’en avoir aucune.
De cette expérience banale, Maalouf tire une thèse forte : l’identité ne devient meurtrière que lorsqu’elle est réduite à une seule appartenance. Tant qu’on accepte de se dire libanais et français, chrétien et arabe, parisien et méditerranéen, il n’y a pas de drame. C’est le moment où l’on est sommé de choisir, où l’on doit « réintégrer sa tribu », que l’identité se durcit, se tribalise, se met à exclure — et finit, à l’extrême, par tuer.
À cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance.
Amin Maalouf, Les Identités meurtrières
Le livre n’a rien d’abstrait. Maalouf cite la guerre du Liban, le génocide rwandais, les massacres de Bosnie. À chaque fois, le mécanisme est le même : une identité plurielle est simplifiée par la violence, ramenée à une étiquette unique (hutu/tutsi, serbe/bosniaque, chrétien/musulman), puis cette étiquette devient un motif d’extermination. Ce n’est pas l’identité qui est dangereuse : c’est l’identité réduite.
2. La proposition : assumer ses appartenances multiples
Face à ce mécanisme, Maalouf défend une position simple à formuler, exigeante à tenir : chaque personne porte des dizaines d’appartenances — culturelle, linguistique, religieuse, nationale, politique, professionnelle, familiale, sportive, générationnelle. Aucune ne suffit à la définir. L’identité est une combinaison qui n’a pas son équivalent ailleurs.
Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C’est précisément cela qui définit mon identité.
Amin Maalouf, Les Identités meurtrières
La phrase mérite qu’on s’y attarde. Maalouf ne dit pas que la diversité l’enrichit. Il dit qu’elle le constitue. Sans elle, il ne serait pas lui — il serait quelqu’un d’autre, indistinct, soluble dans une catégorie. L’identité, ce n’est pas l’appartenance la plus stable qu’on a en commun avec les autres : c’est la combinaison singulière qu’on ne partage avec personne.
Pour celles et ceux qui vivent une expérience métisse — au sens large — la formule est libératrice. Elle dit qu’il n’y a pas à choisir, et que l’injonction au choix est elle-même la pathologie. Elle dit que la pluralité n’est pas un défaut à compenser, c’est la matière même de qui l’on est. Elle dit, enfin, qu’on peut renvoyer poliment la question « tu es quoi vraiment ? » en répondant : « tout ce que tu vois, et quelques choses que tu ne vois pas. »
3. Le principe de réciprocité, ou la voie politique
Maalouf ne s’arrête pas à la psychologie individuelle. Le tiers du livre est consacré à une question politique : comment des sociétés entières peuvent-elles cohabiter sans que chaque communauté ne se replie sur son identité tribale ? Sa réponse tient en un mot : réciprocité.
Le maître mot, ici encore, est réciprocité : si j’adhère à mon pays d’adoption, si je le considère mien, si je l’estime désormais partie intégrante de moi-même et moi de lui, alors je suis en droit de critiquer chacun de ses aspects.
Amin Maalouf, Les Identités meurtrières
L’idée est puissante. Une personne qui s’installe dans un pays d’adoption fait un pas vers ce pays — apprend la langue, respecte les institutions, participe au commun. Et le pays d’adoption, en retour, doit faire un pas vers cette personne — reconnaître sa langue d’origine comme une richesse, accueillir sa double appartenance comme légitime, lui accorder le droit de critiquer comme on critique sa propre maison. Sans réciprocité, l’intégration devient assimilation, et l’assimilation produit du ressentiment.
Cette idée travaille aujourd’hui les politiques d’intégration partout en Europe. Elle nourrit les débats sur la double nationalité, sur l’enseignement des langues familiales à l’école, sur la reconnaissance des héritages coloniaux. Quand les sociologues contemporains parlent de citoyenneté plurielle, ils parlent de Maalouf — souvent sans le citer.
4. Ce que Maalouf change pour l’identité métisse aujourd’hui
Près de trente ans après sa parution, qu’est-ce que Les Identités meurtrières nous donne encore ? Trois choses, qui sont au cœur du travail de CAP Métissage.
Un vocabulaire
Avant Maalouf, on parlait d’intégration, d’assimilation, d’identité culturelle. Après lui, on parle d’appartenances multiples, de réciprocité, d’identités composées. Ces mots ont été reçus dans le langage commun : ils font aujourd’hui partie du vocabulaire des éducateurs, des associations, des médias, parfois même des politiques publiques. Le métissage hérite de ce vocabulaire, et c’est sans doute la victoire la plus durable du livre.
Une posture
Maalouf n’est pas un penseur radical. Il refuse les solutions tranchées. Il demande qu’on accepte la complexité, qu’on tolère l’ambiguïté, qu’on tienne plusieurs vérités à la fois. Cette posture-là — tenir ensemble ce qui semble se contredire — est précisément la posture qu’on demande aux personnes métisses depuis toujours. La leur reconnaître, c’est leur reconnaître une forme d’expertise. C’est aussi rappeler que cette expertise est un bien commun, dont la société entière a besoin.
Une question, encore ouverte
Maalouf pose, sans la résoudre, une question qui reste vive : jusqu’où la réciprocité peut-elle aller ? Doit-on accueillir toutes les appartenances, y compris celles qui contestent les valeurs du pays d’adoption ? Doit-on reconnaître le droit aux racines même quand ces racines sont blessantes pour d’autres ? Le livre ne tranche pas. Il propose un cadre — la pluralité, la réciprocité, le refus de la tribu — et laisse à chaque société, à chaque génération, la tâche de l’ajuster.
Les Identités meurtrières — Amin Maalouf
Grasset · 1998 · 210 p. · Disponible en poche (Le Livre de Poche). Prix européen de l’essai Charles Veillon 1999, traduit en plus de 15 langues.
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- Fiche officielle Académie française — biographie, œuvres, discours de réception.
- Amin Maalouf sur France Culture — entretiens et émissions où il revient sur les thèses du livre.
- Origines (Grasset, 2004) et Le Naufrage des civilisations (Grasset, 2019) — les deux essais qui prolongent Les Identités meurtrières sous d’autres angles.
- Léon l’Africain (1986) — le roman dont l’auteur est lui-même un homme à plusieurs appartenances. À lire en miroir.
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Pour prolonger : Poétique de la Relation d’Édouard Glissant — la version créolisée et plus radicale du même geste, publiée huit ans avant Maalouf. Et Derrière le mythe métis de Solène Brun — l’enquête sociologique qui montre où en est la France de Maalouf, vingt-cinq ans plus tard.
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