Les cartables sont bouclés, les listes de lecture circulent. Bonne occasion
de poser une question simple : dans les livres qu’on lit aux enfants, qui
voit-on ? La recherche française a compté. Le nombre d’albums avec un enfant
métis ou non blanc a nettement augmenté depuis 2010, mais près de la moitié
sont des traductions et beaucoup situent ces enfants ailleurs, ou dans la
difficulté. Cet article fait le point sur ce qui existe, ce qui manque
encore, et propose cinq repères pour choisir les livres enfants métis qui
comptent vraiment.
Quand Fatou Dramé devient mère, elle fait le tour des rayons jeunesse d’une
librairie. Elle en ressort avec un seul album dont l’héroïne a la peau
noire. « Je ne trouvais aucun héros qui ressemblait à ma fille », raconte-t-
elle au Bondy Blog. De ce vide, elle a fait une association, D’un livre à
l’autre, et un salon du livre jeunesse afro-caribéen à Clichy.
Sa question est celle de beaucoup de parents en cette rentrée : quels livres
enfants métis mettre dans le cartable, et à quoi les reconnaître ? Cet
article lit ce que la recherche a mesuré, ce que les éditeurs ont produit, et
en tire cinq repères pour choisir sans se tromper de combat.
Ce que la recherche a compté : plus de livres, pas encore les bons
Les chiffres existent, et ils sont récents. Dans leur article « Figures et
représentations de l’enfant noir dans les albums pour la jeunesse », publié
dans la revue Spirale en 2015, les chercheuses Nathalie Thiery et Véronique
Francis ont relevé 30 albums parus entre 1980 et 1999 avec au moins un
personnage d’enfant noir, puis 129 entre 2000 et 2010.
La chercheuse Sarah Ghelam a prolongé le décompte. Son mémoire, soutenu à
l’université Paris-Nanterre en 2021, recense 173 albums publiés entre 2010 et
2020 avec au moins un personnage d’enfant non blanc. Son guide paru en 2024
aux éditions On ne compte pas pour du beurre élargit le corpus à 418 albums
jusqu’en 2023, dont 85 pour la seule année 2021. La courbe monte, c’est
indiscutable.
Mais elle pointe aussitôt ce que la courbe cache. Là où l’édition jeunesse
française compte environ 10 % de traductions, ces albums en comptent près de
50 %. Autrement dit, quand un enfant métis est le héros de l’histoire, une
fois sur deux le livre a été écrit ailleurs. Une étude britannique du Centre
for Literacy in Primary Education, citée par le Bondy Blog, donnait en 2017
l’ordre de grandeur outre-Manche : 4 % des livres jeunesse avec un
personnage issu d’une minorité, 1 % avec un personnage principal.
« Ne pas représenter un enfant, c’est nier son existence. »
Fatou Dramé, fondatrice de l’association D’un livre à l’autre, Bondy Blog,
25 novembre 2022
Trois manières de rater un enfant dans un album
Sarah Ghelam ne dresse pas de liste noire des livres enfants métis. Elle
classe. Et son classement donne aux parents une grille de lecture plus utile
qu’un palmarès. Première
famille : les albums qu’elle appelle « ethnographiques », où l’enfant vit
dans un ailleurs rural, souvent non situé, et sert de leçon de géographie
au lecteur français. Le Cameroun, par exemple, n’existe presque qu’à travers
une seule série.
Deuxième famille : les albums où l’enfant non blanc, placé en contexte
occidental, n’apparaît que pour porter une grande difficulté. Pauvreté,
migration, exil. Des histoires nécessaires, mais qui deviennent un problème
quand elles sont les seules disponibles. Un enfant métis qui ne se voit dans
les livres qu’en situation de manque apprend quelque chose de faux sur
lui-même.
Troisième famille, la plus répandue : les personnages « simplement
colorisés ». Un enfant à la peau brune dans une histoire qu’on pourrait
raconter à l’identique avec un enfant blanc. Rien de sa langue, de sa
cuisine, de ses grands-parents, de ses rituels. Ghelam y voit une peur de
mal faire chez les auteurs et illustrateurs, qui préfèrent ne rien
singulariser plutôt que de risquer le cliché.
Elle rappelle le contre-exemple
d’Ezra Jack Keats, illustrateur de Brooklyn dans les années 1960, qui a fini
par écrire ses propres albums parce qu’aucun manuscrit reçu ne comportait
d’enfant noir. Il a raconté les enfants de son quartier, à hauteur d’enfant,
et ses livres se lisent encore.
Pourquoi la question pèse davantage à la rentrée
Un livre pour enfants métis n’est pas un décor. Thiery et Francis insistent
sur la fonction formatrice de la littérature jeunesse : les personnages principaux aident
l’enfant à se construire une image de lui-même et du monde. Ce que l’école
met dans les mains des élèves en septembre pèse donc sur ce que ces élèves
se croiront permis en juin.
La lucidité oblige à regarder plus loin que la bibliothèque de classe. Dans
son rapport « Jeunesses et discriminations fondées sur l’origine », publié
le 26 février 2026, la Défenseure des droits Claire Hédon établit qu’un
quart des jeunes de 15 à 26 ans immigrés, descendants d’immigrés ou nés en
Outre-mer déclarent avoir subi une discrimination liée à l’origine ou à la
couleur de peau au cours des cinq dernières années. Le rapport parle d’un
sentiment d’appartenance qui s’érode. On ne répare pas cela avec un album.
Mais on peut au moins ne pas commencer par l’absence.
Il y a aussi de quoi se réjouir, et CAP Métissage tient les deux bouts. Le
site spécialisé Ricochet a publié une sélection de 17 albums pour éveiller
les tout-petits à la diversité, dès un an. Dans « Petits pas » de Laurence
Faron et Maurèen Poignonec (Talents Hauts), des bébés de toutes carnations
apprennent à marcher. Dans « Boum ! », l’imagier des onomatopées de Fred
Paronuzzi et Mariana Ruiz Johnson (Rue du Monde), le protagoniste est un
petit garçon métis à lunettes qui traverse sa journée un livre à la main,
sans que personne n’en fasse un sujet.
À La Réunion, où la rentrée a eu lieu
le 18 août, le Prix du Roman Métis des Lycéens fait lire chaque année des
romans francophones porteurs de métissage et de diversité. Les livres
existent. Il faut savoir les trouver.
Comment choisir : cinq repères CAP Métissage
Premier repère, valable pour tous les livres enfants métis : regarder ce que
l’enfant fait dans l’histoire. S’il vit une aventure d’enfant (perdre une dent, rater un gâteau, avoir peur du noir),
c’est bon signe. S’il n’est là que pour expliquer d’où il vient, on garde le
livre pour plus tard, en complément.
Deuxième repère : chercher les détails qui font une maison. Une langue qui
se glisse dans les dialogues, un plat, une manière de coiffer, une
grand-mère au téléphone. C’est exactement ce que Sarah Ghelam trouve trop
rare dans la production française, et c’est ce qui permet à un enfant métis
de se dire « c’est chez moi ». Notre article sur la façon de
transmettre une double culture à son enfant
détaille pourquoi ces détails comptent plus que les grands discours.
Troisième repère : lire qui a écrit et qui a illustré. Pas pour exclure,
mais pour varier. Un rayon composé uniquement de traductions ou uniquement
d’auteurs venus d’un même monde raconte toujours la même chose. Les éditeurs
indépendants (On ne compte pas pour du beurre, Talents Hauts, Rue du Monde,
les éditions des Éléphants) font une grande partie du travail que les gros
catalogues ne font pas encore.
Quatrième repère : croiser les livres. Un album sur le déracinement, un
album drôle, un conte venu du pays d’un des parents comme « La soupe aux
cailloux moelleux » d’Alain Serge Dzotap et Irène Schoch, un imagier du
quotidien. Ghelam le résume en un mot : soyez intentionnels. Choisir au
regard de l’enfant qu’on a devant soi, pas d’une consigne.
Cinquième repère : lire à voix haute et poser une seule question à la fin.
« Tu ressembles à qui, dans cette histoire ? » La réponse dit souvent plus
que toutes les études. Pour les plus grands, notre sélection de
romans francophones qui racontent la pluralité depuis l’intime
prend le relais, et
la bibliothèque pour grandir métis
de la boutique CAP Métissage rassemble des titres choisis avec ces cinq
repères.
Questions fréquentes
Existe-t-il beaucoup de livres enfants métis en France ?
Plus qu’avant, moins qu’il n’en faudrait. La chercheuse Sarah Ghelam a
recensé 418 albums publiés en France entre 2010 et 2023 avec au moins un
personnage d’enfant non blanc, contre 159 pour les trente années précédentes
selon Nathalie Thiery et Véronique Francis. Mais près de la moitié de ces
albums sont des traductions, et une minorité seulement montrent l’enfant chez
lui, dans un quotidien ordinaire.
À partir de quel âge un enfant remarque-t-il qu’il n’est pas représenté ?
Très tôt. Les sélections spécialisées comme celle de Ricochet proposent des
albums de la diversité dès un an, parce que les tout-petits repèrent déjà
les visages et les corps qui leur ressemblent. Les chercheuses Thiery et
Francis rappellent que les personnages principaux participent à la
construction de l’identité de l’enfant bien avant qu’il sache lire.
Faut-il éviter les albums qui parlent de migration ou de difficultés ?
Non. Ces livres sont utiles et parfois nécessaires. Le problème surgit
quand ils sont les seuls dans lesquels un enfant métis peut se reconnaître.
La règle CAP Métissage est celle du croisement : pour un album qui raconte
une épreuve, en proposer deux où le même type d’enfant vit une histoire
ordinaire, drôle ou tendre.
Où trouver des livres enfants métis ou afro-caribéens ?
Chez les éditeurs indépendants cités par la recherche, dans les sélections
de Ricochet et du Centre national de la littérature de jeunesse, au salon
du livre jeunesse afro-caribéen organisé à Clichy par l’association D’un
livre à l’autre, et dans la bibliothèque pour grandir métis de la boutique
CAP Métissage, construite avec les repères de cet article.
Pour aller plus loin
- Albums jeunesse et diversité : peut mieux faire · entretien avec Sarah Ghelam · Le Café pédagogique
- Nathalie Thiery et Véronique Francis · Figures et représentations de l’enfant noir dans les albums pour la jeunesse · Spirale, 2015
- Littérature jeunesse : « Ne pas représenter un enfant, c’est nier son existence » · Bondy Blog
- 17 albums pour éveiller les petits à la diversité · Ricochet
- Jeunesses et discriminations fondées sur l’origine · Défenseur des droits, 26 février 2026
Découvrir la bibliothèque pour grandir métis
Les cinq repères de cet article ont servi à composer une sélection de
livres enfants métis pour les 0 à 14 ans, où les enfants métis vivent des histoires
d’enfants. Elle s’enrichit au fil des lectures partagées en Metis Talk.
Découvrir la bibliothèque pour grandir métis
La rédaction CAP Métissage
La rédaction CAP Métissage rassemble les voix de l’association loi 1901
CAP Métissage, basée en Île-de-France avec une antenne à Angers,
Maine-et-Loire. Elle écrit depuis une pratique de terrain : Metis Talks,
ateliers, partenariats associatifs et culturels. Elle ne théorise pas
hors-sol. Elle relit, transmet, met en dialogue.
Comme le colibri, chacun fait sa part.



