Nouveau CAP Métissage ouvre une antenne à Angers. En savoir plus
Logo CAP Métissage
Savoirs

Restitution des biens culturels : le tournant du quai Branly, vingt ans après

TG
CAP Pipeline
Présidente CAP Métissage
11 min de lecture
Restitution des biens culturels : le tournant du quai Branly, vingt ans après
Savoirs
Loi-cadre du 9 mai 2026 sur la restitution des biens culturels, vingt ans du musée du quai Branly, reconduction d'Emmanuel Kasarhérou, premier Kanak à diriger un grand musée national : CAP Métissage raconte comment la France apprend à garder et à rendre les héritages.

Chapô

La France dispose depuis le 9 mai 2026 d’une loi-cadre sur la restitution des
biens culturels appropriés de façon illicite entre 1815 et 1972. Deux mois
plus tard, le 22 juillet, Emmanuel Kasarhérou, premier Kanak à diriger un
grand musée national, est reconduit à la tête du quai Branly, l’année des
vingt ans du musée. CAP Métissage raconte ce moment charnière : comment une
institution née du regard sur les autres apprend à parler avec eux, et à
rendre ce qui doit l’être.

Introduction

En 2011, un conservateur né à Nouméa pousse les portes du musée du quai
Branly avec une mission précise : inventorier le patrimoine kanak dispersé
dans les collections du monde. Il s’appelle Emmanuel Kasarhérou. Quinze ans
plus tard, le 22 juillet 2026, un décret du Conseil des ministres le
reconduit à la présidence de ce même musée, rapporte Outremers 360°. Entre
ces deux dates, la question qui traverse sa maison a changé d’échelle : la
restitution des biens culturels n’est plus une exception, c’est désormais un
cadre légal. Cet article raconte ce basculement avec les outils CAP
Métissage : comprendre ce qu’un musée garde, ce qu’il rend, et ce que cela
dit aux familles dont les héritages sont dans les vitrines.

Un décret d’été, un parcours qui vient de Nouméa

La nouvelle tient en une ligne de Journal officiel, et elle dit beaucoup.
Par décret du 22 juillet 2026, Emmanuel Kasarhérou est renommé président de
l’établissement public du musée du quai Branly-Jacques Chirac, qu’il dirige
depuis juin 2020. Comme le précise la journaliste Eline Ulysse dans
Outremers 360°, ce troisième mandat sera le dernier que permettent les
statuts de l’établissement.

Son parcours ne ressemble à aucun autre dans le paysage muséal français.
Conservateur du patrimoine, spécialiste des arts océaniens, il a dirigé le
musée de Nouvelle-Calédonie puis le centre culturel Tjibaou avant de
rejoindre le quai Branly en 2011, d’abord chargé de mission pour
l’Outre-mer. Avec Roger Boulay, il a co-signé l’exposition « Kanak, l’art
est une parole », avant de devenir adjoint au directeur du patrimoine et des
collections en 2014.

Il est le premier Kanak à diriger un grand musée national. Le dire n’est pas
le réduire : c’est un conservateur d’abord, un homme de collections et de
terrain. Mais il est aussi l’héritier d’une culture représentée dans les
vitrines de sa propre maison. Cette position double, il en a fait une
méthode : « Ce croisement entre regard intérieur et regard extérieur
permet de construire une représentation plus complète d’une réalité
culturelle », confiait-il à Esther Gautier dans une interview à
Outremers 360°, en juin 2026.

Vingt ans à apprendre à parler avec les cultures

Le 20 juin 2006, Jacques Chirac inaugurait le musée du quai Branly avec une
conviction affichée : il n’existe pas de hiérarchie entre les arts et les
cultures, pas plus qu’entre les peuples. Le bâtiment de Jean Nouvel
rassemblait les collections venues d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des
Amériques. Le projet suscitait alors des débats : à qui appartient le récit
de ces objets, et qui a le droit de le raconter ?

Vingt ans plus tard, la réponse du musée s’est déplacée. Les expositions se
construisent désormais à plusieurs voix : pour « Dakar-Djibouti,
contre-enquêtes », le commissariat réunissait douze personnes, six venues de
France et six des pays africains traversés par l’expédition de 1931-1933.
Pour l’exposition consacrée à l’Amazonie, un conservateur du musée
travaillait aux côtés d’un artiste autochtone amazonien.

La maison a aussi ouvert ses réserves au monde : l’ensemble de la collection
est consultable en ligne, de Nouméa à Cayenne. Et le dispositif Quai Branly
Nomade va vers celles et ceux qui ne poussent pas la porte des grands musées
parisiens : hôpitaux, prisons, communes du Grand Paris, en partant à chaque
fois des envies des habitants. Beaucoup ont une relation familiale avec les
cultures présentées dans les galeries. Le musée commence à le comprendre :
son public n’est pas face aux vitrines, il est aussi dedans.

L’anniversaire n’a d’ailleurs rien eu d’une commémoration figée. Les 10 et
11 juin 2026, un colloque international interrogeait ce qui reste du
« dialogue des cultures » au-delà du slogan : comment passe-t-on du mot
d’ordre à la pratique ? Le week-end du 20 juin, la maison s’est ouverte au
public pour partager la fête, avec les grands témoins de son histoire. Une
célébration n’a de sens que partagée : la formule vaut pour un musée comme
pour une association.

« Parler avec les cultures plutôt que parler au-dessus d’elles. »

Emmanuel Kasarhérou, interview à Outremers 360°, juin 2026

La loi du 9 mai 2026 : rendre n’est plus une exception

Tout un pan de cette histoire s’est accéléré en novembre 2017, quand le
discours de Ouagadougou a ouvert le chantier des restitutions vers
l’Afrique. L’année suivante, l’économiste sénégalais Felwine Sarr et
l’historienne de l’art Bénédicte Savoy remettaient leur rapport : des
dizaines de milliers d’œuvres africaines conservées dans les musées
français sont arrivées dans des conditions contestables, et leur retour
suppose un travail d’enquête, pièce par pièce.

La France a d’abord procédé par lois d’exception : les 26 trésors d’Abomey
rendus au Bénin en 2021, le tambour parleur djidji ayôkwé rendu à la Côte
d’Ivoire, le sabre d’El Hadj Omar remis au Sénégal. Chaque retour exigeait
son propre texte de loi, pour déroger au principe d’inaliénabilité des
collections publiques.

La loi du 9 mai 2026 change la grammaire. Comme l’explique le ministère de
la Culture, elle crée un cadre général pour restituer les biens culturels
appropriés de façon illicite entre 1815 et 1972, quelle que soit leur
origine géographique. Le mécanisme, analysé par les avocats Célia Chauffray
et Timothée Bellanger dans le Village de la Justice, repose sur un comité
scientifique conjoint avec l’État demandeur et sur l’avis d’une commission
nationale. Plus besoin d’une loi par objet : la recherche de provenance
devient la règle du jeu.

Les deux dates qui bornent le texte ne sont pas choisies au hasard. 1815,
c’est le traité de Paris signé après Waterloo, moment où l’Europe commence à
condamner les prises de guerre culturelles. 1972, c’est l’entrée en vigueur
de la convention UNESCO de 1970 contre le trafic illicite. Entre les deux
s’étend la période coloniale, celle où la plupart des objets contestés ont
quitté leur terre d’origine. Et la loi s’applique aux demandes déjà
déposées : les dossiers en cours n’attendront pas un nouveau départ.

Ce travail, le quai Branly le mène déjà. « Ces objets sont parfois les
seuls témoins d’événements qui n’ont laissé que très peu de traces, voire
aucune autre trace qu’eux-mêmes », rappelle Emmanuel Kasarhérou dans la
même interview. Sur le plateau des collections, un parcours historique et
des cartels enrichis racontent désormais comment certaines pièces sont
arrivées à Paris. Rendre et raconter ne s’opposent pas : ce sont les deux
faces du même geste.

Ce que CAP Métissage retient : les héritages sont des liens

La lucidité oblige à le dire : une loi ne vide pas les débats. Les demandes
prendront des années, les comités scientifiques trancheront cas par cas, et
certains retours resteront douloureux. La célébration oblige à dire le
reste : un pays qui se dote d’un cadre pour rendre ce qui a été pris fait un
pas que peu d’États ont fait, et une institution dirigée par un héritier des
cultures qu’elle expose n’est plus tout à fait la même institution.

Pour les familles que CAP Métissage accompagne, cette histoire n’est pas
abstraite. Un masque, un tambour, une sculpture dans une vitrine parisienne,
c’est parfois un fragment de l’histoire d’une grand-mère, d’un village,
d’une langue. Quand le musée invite les héritiers à co-écrire le récit,
quand la loi organise le retour de ce qui a été pris, le message change :
les héritages ne sont pas des trophées, ce sont des liens.

Ces questions rejoignent celles que nous portons toute l’année : la mémoire
des abolitions, le récit national, la place des trajectoires ultramarines
dans les grandes institutions. La vingt-et-unième année du quai Branly
s’ouvre, selon le mot de son président. La nôtre aussi : comprendre,
raconter, relier.

FAQ

Que prévoit la loi du 9 mai 2026 sur la restitution des biens culturels ?

La loi n° 2026-351 crée un cadre général pour restituer les biens culturels
appropriés de façon illicite entre 1815 et 1972, quelle que soit leur origine
géographique. Elle permet de déroger au principe d’inaliénabilité des
collections publiques sans voter une loi pour chaque cas. La décision
s’appuie sur un comité scientifique formé avec l’État demandeur et sur
l’avis d’une commission nationale spécialisée.

Qui est Emmanuel Kasarhérou ?

Conservateur du patrimoine né à Nouméa, Emmanuel Kasarhérou est le premier
Kanak à diriger un grand musée national français. Ancien directeur du musée
de Nouvelle-Calédonie et du centre culturel Tjibaou, spécialiste des arts
océaniens, il préside le musée du quai Branly-Jacques Chirac depuis juin
2020. Le décret du 22 juillet 2026 l’a reconduit pour un troisième et
dernier mandat.

Quelles œuvres la France a-t-elle déjà restituées ?

Avant la loi-cadre, chaque retour passait par une loi d’exception. La France
a ainsi rendu au Bénin les 26 trésors royaux d’Abomey en 2021, restitué à la
Côte d’Ivoire le tambour parleur djidji ayôkwé et remis au Sénégal le sabre
d’El Hadj Omar. Ces précédents ont montré la nécessité d’un cadre général,
devenu réalité avec la loi du 9 mai 2026.

Peut-on consulter les collections du quai Branly en ligne ?

Oui. Le musée du quai Branly-Jacques Chirac est l’un des rares au monde à
proposer l’ensemble de sa collection en ligne, consultable depuis Nouméa,
Tahiti, Cayenne ou n’importe où ailleurs. Cette transparence permet aux
chercheurs, aux familles et aux communautés d’origine de retrouver les
objets liés à leur histoire et d’en demander l’étude de provenance.

Pour aller plus loin

Maillage interne

Cet article prolonge le travail de CAP Métissage sur la mémoire et les
institutions. Poursuivez avec
les deux dates ultramarines que la mémoire hexagonale oublie,
avec notre lecture du
récit national du 14 juillet,
ou avec le parcours de
Dorian Plasse, premier Réunionnais au Ballet de l’Opéra de Paris.
Pour comprendre les mots de ces héritages, notre enquête sur
l’identité métisse reste le
point d’entrée.

CTA · Lire l’enquête sur l’identité métisse

Les héritages ne vivent que si quelqu’un les raconte. CAP Métissage
documente la construction identitaire des personnes métisses en France :
témoignages, repères, ressources.

Lire l’enquête sur l’identité métisse

Restitution des biens culturels : le tournant du quai Branly, vingt ans après
Partager cet article
TG
À propos de l'auteure

CAP Pipeline

Présidente de CAP Métissage. Engagée pour que les récits pluriels trouvent leur place dans le débat public, les arts et l'éducation. Écrit, porte des projets, fait tenir les maillons entre les Voix et leurs publics.

taniagombert.com · Tous ses articles
Rester en lien

Ne rien manquer des prochaines projections, talks et publications.

Une lettre par mois. Ni plus, ni moins. Les projections à venir, les nouvelles Voix, les coulisses des partenariats artistiques.

Adhérer · 20 € / an ou faire un don
Gérer mes cookies