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Rituels

Le 9 août, ce que les langues de Guyane disent d’une France plurielle

TG
La rédaction CAP Métissage
Présidente CAP Métissage
·Mis à jour le 10 octobre 2026
9 min de lecture
Le 9 août, ce que les langues de Guyane disent d’une France plurielle
Rituels
Le 9 août, les Nations unies consacrent une journée aux peuples autochtones. En France, la date a une adresse précise : la Guyane, où les langues amérindiennes et bushinenge sont nées du marronnage et de la rencontre de plusieurs continents. CAP Métissage raconte ce que ces héritages disent d'une France plurielle et ce que la République en reconnaît depuis 2017.

Le 9 août, les Nations unies consacrent une journée aux peuples autochtones.
En France, la date passe presque inaperçue. Elle a pourtant une adresse
précise : la Guyane, où vivent des peuples amérindiens et bushinenge dont les
langues sont nées du marronnage et de la rencontre de plusieurs continents.
CAP Métissage regarde ce que ces héritages racontent d’une France plurielle,
ce que la République en reconnaît depuis 2017, et ce qu’une famille peut en
retenir.

Lors d’un Metis Talk, Ludmilla a raconté le jour où sa fille lui a demandé de
quel pays venait le nengee tongo. Née à Saint-Laurent-du-Maroni, installée en
Île-de-France depuis quinze ans, elle n’avait jamais eu à nommer cette langue
devant quelqu’un qui ne la parlait pas. Sa réponse a tenu en une phrase : ça
ne vient pas d’un pays, ça vient d’une forêt et de plusieurs continents. Le
9 août, journée internationale des peuples autochtones, tombe au bon moment
pour la prendre au sérieux. Cet article explique d’où vient cette date, ce que
les langues du fleuve guyanais doivent au mélange, et ce que la France en
reconnaît aujourd’hui.

Une date née à Genève, pas dans le calendrier français

Le 9 août ne commémore ni une bataille ni une abolition. Les Nations unies ont
choisi cette date en souvenir de la première réunion du Groupe de travail sur
les populations autochtones, tenue à Genève en 1982. Une date de travail,
donc, plutôt qu’une date de mémoire.

Les ordres de grandeur qu’elle rappelle sont vertigineux. L’ONU dénombre
476 millions de personnes autochtones réparties dans 90 pays. Moins de 6 % de
la population mondiale, mais au moins 15 % des personnes les plus
marginalisées de la planète. Ces populations portent 5 000 cultures distinctes
et parlent la vaste majorité des quelque 7 000 langues du monde.

Le mot autochtone circule peu dans le débat hexagonal. Il a pourtant une
traduction administrative en France, et elle se trouve outre-mer : en Guyane,
en Polynésie, dans le Pacifique. C’est en Guyane qu’elle a produit les effets
juridiques les plus concrets, et c’est là que l’histoire devient intéressante
pour qui s’intéresse aux héritages pluriels.

En Guyane, des langues nées du marronnage

L’histoire commence au XVIIIe siècle, dans les plantations du Suriname, alors
Guyane hollandaise. Des Africains réduits en esclavage quittent les
plantations, résistent aux troupes coloniales lancées à leur poursuite, et
bâtissent en forêt des sociétés libres et autonomes. Leurs descendants sont
appelés Bushinenge, contraction de deux mots de leur langue : bushi, la
forêt, et nenge, l’homme.

La Collectivité territoriale de Guyane, qui publie une présentation détaillée
de ces langues, en recense six : aluku, ndyuka, pamaka, saamaka, kwinti et
matawaï. Elles partagent une structure grammaticale commune et se distinguent
par la phonétique et le sens. Chacune se nomme par autodésignation, la manière
dont ses locuteurs se désignent : aluku-tongo, ndyuka-tongo, pamaka-tongo,
saamaka-tongo.

Le détail le plus parlant est lexical. Les parlers aluku, ndyuka et pamaka
relèvent des créoles à base lexicale anglaise et néerlandaise, croisée
d’apports amérindiens, africains et portugais. Le saamaka, lui, s’est formé
auprès de maîtres majoritairement portugais : plus de 34 % de son vocabulaire
vient du portugais.

La manière de dire le temps achève la démonstration. Dans le nengee tongo,
monde rappelle l’anglais Monday, feeda le néerlandais vrijdag, sataa
le zaterdag. Entre les deux, tudewooko et diidewooko désignent le
deuxième et le troisième jour de travail. Les mois se comptent en numérotation
ordinale à partir du Nouvel An, baka yali. Trois langues européennes, une
mémoire africaine, une grammaire construite sur le fleuve.

Ces langues ne sont donc pas des vestiges conservés à l’écart du monde. Elles
sont le produit d’un croisement, fabriqué par des personnes en fuite qui ont
reconstruit une société entière. C’est exactement ce que CAP Métissage
appelle un héritage pluriel : non pas une addition de morceaux, mais une
création.

« Je peux changer en échangeant avec l’autre, sans me perdre ni me
dénaturer. »

Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Gallimard, 1990

Ce que la République nomme depuis 2017

Longtemps, la France n’a eu aucun mot administratif pour ces populations. La
loi du 28 février 2017 de programmation relative à l’égalité réelle outre-mer
en a créé un. Son article 78 institue le Grand conseil coutumier des
populations amérindiennes et bushinenges, chargé de représenter ces
populations et de défendre leurs intérêts juridiques, économiques, sociaux,
culturels, éducatifs et environnementaux. Un décret d’avril 2018 en a précisé
le fonctionnement.

Sa composition dit la volonté d’équilibre : six représentants des autorités
coutumières amérindiennes et six représentants des autorités coutumières
bushinenge, désignés par leurs pairs, complétés par des représentants
associatifs et deux personnalités qualifiées. L’instance est placée auprès du
représentant de l’État en Guyane. Guyane la 1ère a rendu compte de son
renouvellement en avril 2024, pour un mandat courant jusqu’en 2030, avec une
présidence qui alterne entre les deux collèges.

Reconnaître une instance ne suffit évidemment pas à protéger une langue.
L’UNESCO estime qu’au moins 40 % des quelque 7 000 langues parlées dans le
monde sont menacées, et a proclamé la période 2022-2032 Décennie
internationale des langues autochtones. En Guyane, la Collectivité
territoriale a lancé pour 2026-2027 un appel à projets d’éducation artistique
et patrimoniale destiné à transmettre aux jeunes générations les patrimoines
matériels et immatériels du territoire. Des ateliers de village organisent
depuis plusieurs années la transmission des savoir-faire du fleuve entre
générations.

Le mouvement va dans le bon sens. Il reste fragile, dépendant de financements
annuels et de la mobilisation de quelques-uns.

Ce que CAP Métissage retient pour les familles plurielles

Yann est venu à un atelier de l’antenne d’Angers avec une question simple :
comment raconter à son fils de neuf ans une famille répartie entre le Maroni,
Cayenne et le Maine-et-Loire. Il redoutait de livrer un patchwork. Il en est
reparti avec une autre idée : ce que son fils hérite n’est pas une collection
de fragments, c’est une manière de fabriquer du lien.

Les langues du fleuve guyanais offrent à cette idée sa meilleure
démonstration. Elles n’ont pas dilué ce qu’elles portaient en accueillant des
mots venus d’ailleurs. Elles ont produit du sens neuf, un rapport au temps,
une façon de nommer le monde qui n’existait nulle part avant.

Trois choses tiennent, pour une famille. Nommer la langue, même quand personne
autour ne la parle. Dire d’où elle vient, avec son histoire, sans la réduire à
un accent. Et tenir les deux bouts : célébrer une vitalité réelle sans taire
ce qui la fragilise, l’éloignement, la scolarisation lointaine, le nombre de
locuteurs.

Le 9 août ne changera pas la vie d’une famille guyanaise installée dans
l’hexagone. Il offre une occasion, une fois par an, de dire à voix haute d’où
viennent les mots que l’on transmet.

Questions fréquentes

Pourquoi la Journée internationale des peuples autochtones a-t-elle lieu le 9 août ?

Les Nations unies ont retenu cette date en souvenir de la première réunion du
Groupe de travail sur les populations autochtones, tenue à Genève en 1982. La
journée met en avant la diversité culturelle et linguistique de ces
populations, estimées à 476 millions de personnes dans 90 pays, et les
difficultés persistantes d’accès à l’éducation, à la santé et aux droits
fondamentaux.

Qui sont les Bushinenge de Guyane ?

Les Bushinenge descendent d’Africains réduits en esclavage qui ont fui les
plantations du Suriname au XVIIIe siècle et reconstruit des sociétés libres en
forêt. Le mot associe bushi, la forêt, et nenge, l’homme. Six communautés
linguistiques sont recensées par la Collectivité territoriale de Guyane :
aluku, ndyuka, pamaka, saamaka, kwinti et matawaï.

Qu’est-ce que le Grand conseil coutumier créé en 2017 ?

C’est l’instance qui représente les populations amérindiennes et bushinenge de
Guyane, créée par l’article 78 de la loi du 28 février 2017 sur l’égalité
réelle outre-mer. Elle réunit des autorités coutumières désignées par leurs
pairs, des représentants associatifs et des personnalités qualifiées, et
défend les intérêts culturels, éducatifs, fonciers et environnementaux de ces
populations.

Comment parler de ces héritages à un enfant sans les figer ?

En racontant une fabrication plutôt qu’une origine. Les langues du fleuve
guyanais mêlent des mots anglais, néerlandais, portugais, africains et
amérindiens : elles montrent qu’une culture se construit en échangeant. Dire à
un enfant d’où viennent les mots qu’il entend vaut mieux que lui présenter une
liste de pays. Il retient une histoire, pas une carte.

Pour aller plus loin

À lire aussi

Cet article prolonge le travail de CAP Métissage sur les mémoires
ultramarines. Poursuivez avec notre lecture des
journées d’abolition du 22 et du 27 mai,
avec notre enquête sur
ce que la France apprend à rendre au quai Branly,
ou avec la fiche de lecture consacrée à
Poétique de la Relation, d’Édouard Glissant.
Pour les mots de ces héritages, notre enquête sur
l’identité métisse reste le
point d’entrée.

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À propos de l'auteure

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Présidente de CAP Métissage. Engagée pour que les récits pluriels trouvent leur place dans le débat public, les arts et l'éducation. Écrit, porte des projets, fait tenir les maillons entre les Voix et leurs publics.

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