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Eugénie Éboué-Tell, la résistante guyanaise sortie de l’ombre de son mari

TG
La rédaction CAP Métissage
Présidente CAP Métissage
·Mis à jour le 10 octobre 2026
10 min de lecture
Eugénie Éboué-Tell, la résistante guyanaise sortie de l’ombre de son mari
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Le 15 septembre 2026, une salle du ministère des Outre-mer a cessé de porter un seul nom. Elle s'appelle désormais salle Eugénie et Félix Éboué. Derrière ce geste, une trajectoire longtemps rangée dans l'ombre d'un mari : une institutrice guyanaise devenue infirmière de la France libre, puis la première femme noire élue à l'Assemblée nationale. Cet article retrace ce parcours, explique pourquoi la mémoire française l'a mis de côté, et ce qu'une famille peut en faire aujourd'hui.

Le 15 septembre 2026, une salle du ministère des Outre-mer a cessé de porter
un seul nom. Elle s’appelle désormais salle Eugénie et Félix Éboué. Derrière
ce geste, une trajectoire longtemps rangée dans l’ombre d’un mari : une
institutrice guyanaise devenue infirmière de la France libre, puis la
première femme noire élue à l’Assemblée nationale. Cet article retrace ce
parcours, explique pourquoi la mémoire française l’a mis de côté, et ce
qu’une famille peut en faire aujourd’hui.

Des collégiens de Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, ont écrit au président
de la République. Leur demande : faire entrer au Panthéon la femme dont leur
établissement porte le nom, Eugénie Tell-Éboué, institutrice dans leur ville
avant d’être députée. Ces élèves ont compris avant beaucoup d’adultes qu’une
plaque sur une façade ne suffit pas à tenir une mémoire debout. Le
15 septembre 2026, le ministère des Outre-mer leur a donné un début de
réponse. Cet article raconte qui était Eugénie Éboué-Tell, ce que son
effacement dit de nos récits communs, et ce qu’on peut en transmettre chez
soi.

Une salle qui change de nom, quatre-vingts ans après

Au ministère des Outre-mer, une salle portait depuis longtemps le seul nom
de Félix Éboué. Elle porte maintenant celui du couple. La ministre Naïma
Moutchou a inauguré la salle rénovée le mardi 15 septembre 2026 et parlé,
devant les invités, d’une « réparation de l’histoire ». Deux portraits
réalisés par le street artist C215 encadrent désormais l’entrée.

Le détail qui compte est ailleurs. Comme le souligne Guillaume Villemot,
biographe d’Eugénie Éboué et délégué général de la Fondation du service
militaire adapté, c’est la première fois qu’un bâtiment public réunit les
deux époux. Les photographies exposées ce jour-là venaient de la famille,
prêtées par Marie-Françoise Éboué, épouse de Charles, le plus jeune fils du
couple. Sa belle-sœur Ginette réclamait ce geste depuis des années : « ça
fait un moment qu’on le demande, non pas pour faire une grande histoire,
mais réunir les époux ».

Une réparation qui passe par une plaque de porte, c’est modeste. C’est aussi
la façon dont les mémoires ultramarines avancent en France, par petits
déplacements, comme nous l’observions à propos de
la loi Taubira et de la mémoire de l’esclavage.

Institutrice à Saint-Laurent, infirmière à Brazzaville, députée de la Guadeloupe

La biographie établie par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage situe
la naissance d’Eugénie Tell le 23 novembre 1889 à Cayenne. La presse retient
parfois 1891. Elle est petite-fille d’esclaves émancipés en 1848 et fille
d’Hippolyte Herménégilde Tell, premier directeur noir du bagne de Guyane.
Cette position lui ouvre les études secondaires au lycée de jeunes filles de
Montauban, un certificat d’aptitudes pédagogiques, puis un poste
d’institutrice à Saint-Laurent-du-Maroni.

En juin 1922, elle épouse Félix Éboué et le suit en Oubangui-Chari, au
Soudan français, aux Antilles. L’appel du 18 juin 1940 fait basculer la
famille entière. Gouverneur du Tchad, Félix Éboué rallie le territoire à la
France libre. Eugénie s’engage comme infirmière à l’hôpital militaire de
Brazzaville jusqu’en 1944, ce qui lui vaudra la Croix de guerre et la
médaille de la Résistance. Le régime de Vichy la condamne à mort par
contumace.

Veuve en 1944, elle entre en politique. Élue députée de la Guadeloupe en
octobre 1945, elle fait partie des trente-trois premières femmes à siéger à
l’Assemblée nationale et elle est la seule femme noire parmi elles. Elle
siège ensuite au Conseil de la République, ancêtre du Sénat, jusqu’en 1952,
et préside la commission des Outre-mer jusqu’en 1951. Elle y défend l’égalité
des droits sociaux dans les départements d’outre-mer : sécurité sociale,
retraite, congés maternité. Elle plaide aussi pour que les enfants nés de
femmes africaines et de soldats français soient traités comme les autres
enfants de la République, une question qui traverse encore nos
dates ultramarines du 22 et du 27 mai.

Détail que l’histoire n’a pas retenu : en 1949, elle contribue à faire entrer
au Panthéon Victor Schœlcher et son propre mari. Elle meurt le 20 novembre
1972 sans que personne ne songe à l’y conduire.

« Nous sommes nombreux à être réunis pour rappeler l’histoire, pour
rappeler ses combats et pour dire que les femmes aussi sont de grands
hommes. »

Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, 15 septembre 2026

Pourquoi une trajectoire pareille disparaît des mémoires

Comptons les hommages. Félix Éboué a son nom sur des places, des lycées, une
station de métro, et ses cendres reposent au Panthéon depuis 1949. Pour son
épouse, Guillaume Villemot cite un collège à
Saint-Laurent-du-Maroni, une impasse à Paris, une rue à Asnières-sur-Seine
et, récemment, une crèche à Bordeaux. « La trace d’Eugénie dans la
République a été un peu effacée et oubliée », résume-t-il.

L’effacement fonctionne à deux étages. Celui de l’épouse d’abord, réduite à
un rôle de compagne alors qu’elle mène une carrière propre : l’historienne
Arlette Capdepuy, spécialiste du couple Éboué, a consacré un article entier,
dans la revue Histoire@Politique en 2012, à la place de Madame Éboué dans le
gaullisme, précisément parce que cette place avait cessé d’être lisible.
Celui des parcours ultramarins ensuite, que les manuels rangent volontiers
en annexe du récit hexagonal. La reconnaissance tardive du contre-ténor
réunionnais dont nous racontions
la première à l’Opéra de Paris
relève du même mécanisme, un siècle plus tard.

Le dossier de panthéonisation, lui, est à l’Élysée. Il y a été porté par
Sébastien Lecornu quand il était ministre des Outre-mer, et Naïma Moutchou
annonce vouloir reprendre ce combat. La décision appartient au président de
la République, et à lui seul. CAP Métissage n’a pas à trancher ce débat.
Nous notons simplement que les collégiens de Saint-Laurent l’ont ouvert
avant les ministres.

Ce que CAP Métissage retient de cette réparation

Premier geste : nommer les deux. Quand une histoire familiale ou publique
tient par un couple, dire un seul nom revient à en effacer la moitié. C’est
vrai pour les Éboué, ce l’est aussi pour nos grands-mères.

Deuxième geste : chercher la femme derrière l’homme dans sa propre famille.
Qui a tenu la maison, la langue, les papiers, pendant qu’un autre partait ?
La question se pose à table, un dimanche, avec un carnet.

Troisième geste : distinguer l’hommage local de la reconnaissance nationale.
Une salle de ministère, un collège, une crèche : ce sont des victoires
réelles, arrachées souvent par des enseignants et des élèves. Elles ne
remplacent pas le récit commun, mais elles le préparent.

Quatrième geste : regarder. Le documentaire « Eugénie Éboué-Tell, une
héroïne française », diffusé sur France Télévisions, sera projeté le
24 septembre 2026 dans la salle nouvellement renommée. Le même travail de
mise en scène d’une figure trop vite résumée anime nos partenaires de la
Compagnie SENA autour de Joséphine Baker.
Guillaume Villemot le rappelle d’ailleurs : Joséphine Baker, entrée au
Panthéon en 2021, était américaine. Aucun hommage ultramarin n’a encore été
rendu dans ce lieu.

Questions fréquentes

Qui était Eugénie Éboué-Tell ?

Une résistante et femme politique française née à Cayenne en 1889, selon la
Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Institutrice à
Saint-Laurent-du-Maroni, elle épouse Félix Éboué en 1922, s’engage dans les
Forces françaises libres comme infirmière à Brazzaville, puis devient députée
de la Guadeloupe en 1945, sénatrice, et membre du Conseil économique et
social. Elle meurt en 1972.

Pourquoi demande-t-on son entrée au Panthéon ?

Parce que son mari y repose depuis 1949 et qu’elle a contribué à l’y faire
entrer, sans jamais recevoir d’hommage national comparable. Des élèves du
collège Eugénie-Tell-Éboué de Saint-Laurent-du-Maroni ont écrit au président
de la République en ce sens. Le dossier est à l’Élysée depuis le mandat de
Sébastien Lecornu au ministère des Outre-mer. La décision revient au seul
président.

Eugénie Éboué-Tell est-elle la première femme noire députée en France ?

Elle est la seule femme noire parmi les trente-trois premières femmes élues
à l’Assemblée nationale, en octobre 1945, quelques mois après le premier vote
des femmes en France. Son biographe Guillaume Villemot souligne un autre
fait rare : elle reste à ce jour la seule femme à avoir siégé dans les trois
assemblées de la République, Assemblée nationale, Sénat et Conseil
économique et social.

Où lire ou voir son histoire ?

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage publie une notice biographique
documentée, et le Sénat conserve sa fiche de sénatrice de la Quatrième
République. Le livre « Eugénie Éboué, portraits d’une combattante », de
Thierry Laval et Guillaume Villemot, retrace son parcours. Le documentaire
« Eugénie Éboué-Tell, une héroïne française » est diffusé par France
Télévisions.

Pour aller plus loin

Découvrir les Voix du Métissage

Les trajectoires comme celle d’Eugénie Éboué ne tiennent que si
quelqu’un les raconte. C’est exactement ce que nous recueillons.

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La rédaction CAP Métissage rassemble les voix de l’association loi 1901
CAP Métissage, basée en Île-de-France avec une antenne à Angers,
Maine-et-Loire. Elle écrit depuis une pratique de terrain : Metis Talks,
ateliers, partenariats associatifs et culturels. Elle ne théorise pas
hors-sol. Elle relit, transmet, met en dialogue.

Comme le colibri, chacun fait sa part.

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À propos de l'auteure

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Présidente de CAP Métissage. Engagée pour que les récits pluriels trouvent leur place dans le débat public, les arts et l'éducation. Écrit, porte des projets, fait tenir les maillons entre les Voix et leurs publics.

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